‹ Morceaux choisisChapitre 41 sur 164 · COMBAT DE TELEMAQUE CONTRE HIPPIAS · texte numérisé non relu

COMBAT DE TELEMAQUE CONTRE HIPPIAS

Phalante 5 avait un frère, nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa valeur, par sa force

1 Les Parques. Voy. Les Héros, page 55, note 7.

2 La Naïade. Les Naïades étaient les nymphes qui présidaient aux fontaines.

3 Echo. Voy. Philoctète, page 157, note 2

4 « Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs devaient lui appartenir, parce que c'était lui, disait-il, qui, à la tête de ses Lacéilémoriiens, avait défait celte troupe d'ennemis ; et queTélémaque, trouvant les Dauniens déjà vaincus et mi? en fuite, n'avait eu d'autre peine que celle de leur donner a vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenait,

au contraire, que c'était lui qui avait empêché Phalante d'être vaincu, et qui avait remporté la victoire sur les Dauniens. Us allèrent tous deux défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés. Télémaque s'y emporta jusqu'à menacer Phalante; ils se fussent bal'us sur-le-champ, *■" on ne les eût arrêtés. » Fénelon.

5 Phalante, chef des Parlhéniens, c'est-à-dire des jeunes «.acétfémoniens nés pendant la première guerre de Messénie, et qui forcés de s'exiler, allèrent sous sa conduite fonder une ;olonie sur la côte méridionale de l'Italie, où ils bâtirent Ta- 'ente. (an 707 av. J.-C.) — Fénelon, par un anachronisme '.omme il s'en est déjà permis pour faire entrer dans son ca-

et par son adresse. «Pollux, disaient lesTarentins, ne combattait pas mieux du ceste; Castor1 n'eût pu le surpasser pour conduire un cheval ; il avait presque la taille et la force d'Hercule. » Toute l'armée le craignait; car il était encore plus querelleur et plus brutal, qu'il n'était fort et vaillant.

Hippias, ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avait menacé son frère, va à la hâte prendre les prisonniers, pour les emmènera Tarente, sans attendre le jugement de l'assemblée. Télémaque, àqui on vint le dire en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le voyait errer dans le camp, cherchant des yeux son ennemi, <H branlant le dard dont il voulait le percer; enfin il le rencontre; et, en le voyant, sa fureur redouble. Ce n'était plus ce sage Télémaque2 instruit par Minerve sous la figure de Mentor; c'était un frénétique, ou un lion furieux.

Aussitôt il crie à Hippias : « Arrête, ô h; plus lâche de tous les hommes ! arrête ; nous allons voir si tu pourras m'enleverles dépouilles de ceux que

dre certains personnages (voii Les bons Rois, page 44, note 6, et page 45, note 2), a placé la naissance des Parlhéniens pendant le siège de Troie, et la fondalion de Tarente plus de 500 ans avant l'époque où elle eut lieu.

1 l'ollux et Castor, fils de Léda, et sortis, le premier avec Hélène, le second avec Clytemnestre des deux œufs que cette princesse eut, l'un de Tyndare son mari, l'autre de Jupiter. Pollux excellait aux combats du Ceste, et Castor à conduire un cheval. Ils furent tous deux métamorphosés en astres, et placés dans le ciel, où ils forment la constellation des Gémeaux. Les navigateurs les invoquaient sous le nom de Diiscures [Atàç xovpot), c'est-à-dire fils de Jupiter.

Ce n'était plus ce sage Télémaque. Figure qui donne plus de force à l'idée, en affirmant comme un fait ce qui n'est qu'une comparaison.

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j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point àTarente ; va, descends tout à l'heure dans les rives sombres du Styx . » Il dit, et il lança son dard ; mais il le lança avec tant de fureur qu'il ne put mesurer son coup ; le dard ne toucha point Hippias. Aussitôt Télémaq\i2 prend son épée, dont la garde était d'or, et que Laérte 1 lui avait donnée, quand il partit d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Laërte s'en était servi avec beaucoup de gloire, pendant qu'iJ était jeune, et elle avait été teinte da sang de plusieurs fameux capitaines des Epirotes2, dans une guerre où Laërte fut victorieux. A peine Télémaque eut tiré cette épée, qu'Hippias, qui voulait profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour l'arracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'épée se rompt 8 dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l'un l'autre. Les voilà comme deux bêles cruelles qui cherchent à se déchirer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils s'abaissent, ils se relèvent, ils s'élancent, ils sont altérés de sang. Les voilà aux prises *, pied contre pied, main contre main : ces deuxcorps entrelacés semblaient n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un âge plus avancé, semblait devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse

1 Laërte, roi d'Ithaque, père d'Ulysse, et aïeul de Télémaque.

2 Les Epirotes, peuples de l'Epire, contrée de la Grèce septentrionale. Voy. le Lexique déjà cité, au mot Epirus.

3 5e rompt, etc., là où le récit devient un tableau, le» parfaits sont remplacés par des présents.

* Aux prises, expression consacrée, tent au propre qu'aa figuré. — Pied contre pied:

, . . . Haeret pede pes, densus que viro vir.

Vikgile. Enéide, 1. i, v. 36l-

était moins nerveuse '. Déjà Télémaqne, hors d'haleine, sentait ses genoux chancelants. Hippias, le voyant ébranlé, redoublait ses efforts. C'était fait2 du fils d'Ulysse; il allait porter la peine de sa témérité et de son emportement, si Minerve, qui veillait de Icin sur lui, et qui ne le laissait dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût déterminé la victoire en sa faveur.

Elle ne quitta point le palais de Salenle ; mais elle envoya Iris 3, la prompte messagère des dieux. Celle-ci, volant d'une aile légère, fendit les espaces immenses des airs, laissant après elle une longue trace de lumière qui peignait un nuage de mille diverses couleurs ; elle ne se reposa que sur le rivage de la mer où était campée l'armée innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle, l'ardeur et les efforts des deux combattants ; elle frémit à la vue du danger où était le jeune Télémaque; elle s'approche, enveloppée d'un nuage clair qu'elle avait formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias, sentant toute sa force, se crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson de Minerve de l'égide k que la sage déesse lui avait confiée. Aussitôt ïélémaque, dont

1 Dont la tendre jeunesse était moins nerveuse. Le substantif abstrait est employé heureusement au lieu d'un adjectif, qui était moins nerveux à cause de sa tendre jeunesse. Tour élégant.

2 C'était fait. Locution usitée en français et en latin actum erat de.

3 Iris, fille du centaure Thaumas et d'Electre, était la messagère des dieux, et particulièrement de Junon. Pour récompenser ses services, cette déesse la plaça dans le ciel, où elle forme l'arc nuancé de diverses couleurs que l'on voit se dessiner après la pluie.

* Eoide. Voy. Descente aux- enfers, page î9, note 2.

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les forces étaient épuisées, commence à se ranimer. A mesure qu'il se ranime, Hippias se trouble ; il sent je ne sais quoi de divin qui Tétonne et qui l'accable. Télémaque le presse et l'attaque, tantôt dans une situation, tantôt dans une autre; il rébranle, il ne lui laisse aucun moment pour se rassurer; enfin il le jette par terre et tombe sur lui. Un grand chêne du mont Ida \ que la hache a coupé par mille coups dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant ; la terre en gémit ; tout ce qui l'environne en est ébranlé.

Cependant la sagesse était revenue avec la force au dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé sous lai, que le fils d'Ulysse comprit la faute qu'il avait faite d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés qu'il était venu secourir : il rappela en lui-même, avec confusion, les sages conseils de Mentor ; il eut honte de sa victoire, et vit bien qu'il avait mérité d'être vaincu. Cependant Phalante, transporté de fureur, accourait au secours de son frère : il eût percé Télémaque d'un dard qu'il portait, s'il n'eût craint de percer aussi Hippias, que Télémaque tenait sous lui dans la poussière. Le fils d'Ulysse eût pu sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère était apaisée, et il ne songeait plus qu'à réparer sa faute, en montrant de la modération. Il se lève en disant i « 0 Hippias ! il me suffit de vous avoir appris à ne mépriser jamais ma jeunesse; vivez: j'admire votre force et votre courage. Les dieux m'ont protégé; cédez à leur puissance. Ne son-

* Du mont Ida. 11 y avait deux montagnes de ce nom, une en Phrygie, l'autre en Crète, sur laquelle fut élevé Jupiter.

geons plu? ju'à combattre ensemble contre les Dauniens *. »

Pendant que Télémaque parlait ainsi, Hippias se relevait couvert de poussière et de sang, plein de honte et de rage. Phalanle n'osait ôter la vie à celui qui venait de la donner si généreusement à son frère; il était en suspens et hors de luimême. Tous les rois alliés accourent : ils mènent ù"un côté Télémaque, et de l'autre Phalante et Hippias, qui, ayant perdu sa fierté, n'osait lever les yeux. Toute l'armée ne pouvait assez s'étonner que Télémaque, dans un âge si tendre, où les hommes n'ont point encore toute leur force, eût pu renverser Hippias, semblable en force et en grandeur à ces géants, enfants de la Terre, qui tentèrent autrefois de chasser de l'Olympe les immortels. (Télémaque, 1. xvi.)

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