‹ Morceaux choisisChapitre 42 sur 164 · FUNÉRAILLES d'hIPPIAS · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES d'hIPPIAS

Télémaque alla lui-même retirer son corps sanglant et défiguré de l'endroit où il était caché sous un monceau de corps morts ; il versa sur lui des larmes pieuses ; il dit : ce 0 grande ombre, tu le sais maintenant, combien j'ai estimé ta valeur ' Il est vrai que ta fierté m'avait irrité ; mais tes défauts venaient d'une jeunesse ardente: je sais combien cet âge a besoin qu'on lui pardonne. Nous eussions dans la suite été sincèrement unis; j'avais tort de mon côté. 0 dieux ! pourquoi me le ravir avant que j'aie pu le forcer de m'aimer2? »

» Le$ Dauniens, peuple de l'Italie méridionale, dans l'Ai>ulie, contre qui les Grecs, chefs des colonies d'Italie, font la guerre.

2 Avant que j'aie pu le forcer de m'aime". Sentiment d'une exquise délicatesse.

Ensuite Télémaque fit laver le corps dans des liqueurs odoriférantes 1; puis on prépara par son ordre un bûcher. Les grands pins, gémissant scus les coups des haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les chênes, ces vieux enfants de la terre, qui semblaient menacer le ciel, leshautspeupliers, les ormeaux, dont les têtes sont si vertes et si ornées d'un épais feuillage, les hêtres, qui sont rhonneur des forêts, viennent tomber sur le bord du fleuve Galèse 2; là s'élève avec ordre un bûcher qui ressemble à un bâtiment régulier ; la flamme commence à paraître, un tourbillon de fumée monte jusqu'au ciel.

Les Lacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre, tenart leurs piques renversées et leurs yeux baissés ; la douleur amère est peinte sur ces visages si farouches, et le? larmes coulent abondamment. Puis on voyait venir Phérécyde, vieillard moins abattu par le nombre des années que par la douleur de survivre à Hippias, qu'il avait élevé depuis son enfance. 11 levait vers le ciel ses mains, et ses yeuxnoyés de larmes . Depuis la mort d'H;ppias, il refusait toute nourriture : le doux sommeil n'a-

* Dans des liqueurs odoriférantes.

... Gorpusque lavant frigentis et ungunt .

Virgile, Enéide, 1. *l, v. a 19.

« On lave et on embaume son corps glacé. »

* Le fleuve Galèse. Rivière qui coule dans la Calabre, prèi de Tarente.

Dulce pellitis ovibus Galesi Flumen, et regnata petam Laconi

Rura Phalanto. Horace, Od. 1. 11, od. L E .

ciassiq. de M. A. de Wailly.

u Je gagnerai les rives du Galèse, fleuve agréable aux brebis à la riche toison, et les campagnes où régna le L*pédémouien Pbalante. »

vait pu appesantir ses paupières, ni suspendre un moment sa cuisante peine. Il marchait d'un pas tremblant, suivant la foule, et ne sachant où il allait. Nulle parole ne sortit de sa bouche, car son cœur était trop serré : c'était un silence de désespoir et d'abattement. Mais quand il vit le bûcher allumé, i! parut tout à coup furieux, et il s'écria: « 0 Hippias, Hippias, je ne te verrai plus ! Hippias n'est plus, et je vis encore! 0 mon cher Hippias, c'est moi qui t'ai donné ia mort, je t'ai appris à la mépriser. Je croyais que tes mains fermeraient mes yeux, et que tu recueillerais mon dernier soupir. 0 Dieux cruels, vous prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'Hippias. 0 cher enfant que j'ai nourri, et qui m'as coûté tant de soins, je ne te verrai plus ; mais je verrai ta mère qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort ; je verrai ta jeune épouse, frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux; et j'en serai cause ! 0 chère ombre, appelle-moi sur les rives du Stvx; la lumière m'est odieuse: c'est toi seul, mon cher Hippias, que je veux revoir. Hippias ! Hippias ! ô mon cher Hippias ! je ne vis encore que pour rendre à tes cendres le dernier devoir. »

Cependant on voyait le corps du jeune Hi-ppias étendu, qu'on portait dans un cercueil orné de pourpre, d'or et d'argent. La mort, qui avait éteint ses yeux, n'avait pu effacer toute sa beauté, et les grâces étaient encore à demi peintes sur son visage pâle ; on voyait flotter autour de son cou, plus blanc que la neige, mais penché sur l'épaule, ses longs cheveux noirs, plus beaux que ceux d'Atys ou de Ganymède1, qui allaient être

iiyAtys ou de Ganymède. Atys, jeune Phrygien, fut

réduits en cendres : on remarquait dans le côté la blessure profonde par où tout son sang s'était écoulé, et qui l'avait fait descendre dans le royaume sombre de Pluton.

Télémaque, triste et abattu, suivait de près le corps, et lui jetait des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le jeune fils d'Ulysse ne put voir la flamme pénétrer les étoffes qui enveloppaient le corps sans répandre de nouvelles larmes. «Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias! car je n'ose te nommer mon ami. Apaise-loi, ô ombre qui as mérité tant de gloire ! Si je ne l'aimais, j'envierais ton bonheur ; tu es délivré des misères où nous sommes encore, et tu en es sorti par le chemin le plus glorieux. Hélas! que je serais heureux d'en finir de même! Que le Styx n'arrête point ton ombre *; que les Champs-Elysées lui soient ouverts; que la renommée conserve ton nom dans tous les siècles, et que tes cendres reposent en paix )>

Le corps était déjà cv.,isumé par les flammes 2.

aimé de Cybèle, déesse de la terre, qu'il offensa et qui le changea en pin. — Ganymède, fils de Tros, roi de Phry^io, enlevé au ciel par l'aigle de Jupiter, devint l'échanson des dieux.

1 Que le Styx n'arrête point ton ombre. Voy. Descente aux enfers, page 19, note 4.

* Le corps était déjà consumé par les flammes, etc. Postquàm collapsi cineres, et flamma quievit, Relliquias vino et bibulam lavere favillam, Ossaque lecia cado lexir Corynœus aheuo.

Virgile, Enéide, 1. vi, v. 226-228.

«Après que les cendres furent reposées et la flamme éteinte, ils arrosèrent de vin les restes et les cendres brûlantes, et Coryneus recueillant les os, les renferma dans une urne d'airain. »

Télcmaque lui-même arrosa de liqueur parfumée les cendres encore fumantes ; puis il les mit dans une urne d'or qu'il couronna de fleurs, et il porta cette urne à Phalante. (Télémaque, 1. xvi.)

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