DISCOURS DES DEPUTES MAXDURIEXS 1 A IDOMÉNÉE
0 roi , nous tenons, comme tu vois, dans une main, l'épée, et dans l'autre une branche d'olivier 2. (En effet ils tenaient Tune et l'autre dans leurs mains.) Voilà la paix et la guerre : choisis. Nous aimerions mieux la paix ; c'est pour Tamou d'elle que nous n'avons point eu de honte de te céder doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile, produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous ces fruits : c'est pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes montagnes toujours couvertes de glace et de neige, où l'on ne voit jamais ni les fleurs du printemps, ni les riches fruits de l'automne. Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces, et répand le sang des hommes, qui sont tous frères. Si cette fausse gloire te touche, nous n'avons garde de te l'envier: nous te plaignons, et nous prions les
1 3!anduriens, peuple de l'Apulie, ainsi nommés du lac Andorio, dont parle Pline, et dont les eaux salées ne diminuent et n'augmentent jamais.
2 Une branche d'olivier. Cet arbre était le symbole de la paix, et les députés qui venaient la demander ou la proposer le portaient toujours à la main.
dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si les sciences que les Grecs apprennent avec tant de soins, et si la politesse dont ils se piquent, ne leur inspirent que cette détestable injustice, nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avantages. Nous ferons gloire d'être toujours ignorants et barbares, mais justes, humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu, et à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu'on a besoin d'avoir beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la santé, la frugalité, la liberté, la vigueur de corps et d'esprit; c'est l'amour de ia vertu, la crainte des dieux, le bon naturel poui nos proches, l'attachement à nos amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité, la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujours hardiment la vérité, l'horreur de la flatterie. Voilà quels sont les peuples que nous t'offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux irrités t'aveuglent jusqu'à te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les gens qui aiment par modération la paix sont les plus redoutables dans la guerre l. (Télémaque, 1.x.)
35. TÉLÉMAQUE DÉTOURNE LES CHEFS DE l'aRMÉE DE S'EMPARER DE VENTSE 2.
Je n'ignore pas, leur dit-il, que si jamais un
1 On peut rapprocher ce discours de celui que les Scythes adressent à Alexandre dans Quinte-Curce. Voy. Q.-Curce, 1. vu, c. 8, éd. classiq. de M. Ruelle.
* Venuse. «C'était une ville forte qu'Adraste avait autrefois usurpée sur ses voisins, les Apuliens Peucètes. Ceux-ci étaient entrés contre lui dans la ligue pour demander justice sur
homme ■ a mérité d'être surpris et trompé, c'est
cette invasion. Un citoyen de Yenuse, nommé Démophante, avait offert secrètement aux alliés de leur livrer la nuit une des portes de la ville. Cet avantage était d'autant plus grand, qu'Adraste avait mis toutes ses provisions de guerre et de bouche dans un château voisin de Yenuse, qui ne pouvait se défendre si Yenuse était prise. Philocléte et Nestor avaient déjà opiné qu'il fallait profiter d'une si heureuse occasion. Tous les chefs, entraînés oar leur autorité, et éblouis par l'utilité d'une si facile entreprise, applaudissaient à ce sentiment ; mais Télémaque fit les derniers efforts pour les en détourner. » Féxelon.
1 Ce discours est un modèle de l'emploi des ressources principales de l'art oratoire: le sujet était délicat et difficile, puisqu'il fallait faire prévaloir la justice contre un intérêt fort grand, couvert d'apparences spécieuses. Télémaque commence par une double concession, celles des apparences qui semblent légitimer le parti proposé, et celles de l'avantage qui en résulte. Cette concession, il la fait pleine et entière, de manière à ce qu'on ne puisse l'accuser d'avoir atténué les raisons qui soutiennent la résolution opposée à la sienne, et cela est en même temps for! adroit, puisque, lorsqu'il les aura détruites par ses propres arguments, il ne restera rien à lui opposer ; de plus, il est également important de ne pas heurter de front en commençant les idées vers lesquelles penchent ceux que vous voulez convaincre. — Les raisons qu'il fait valoir ensuite sont au nombre de trois : 1° La justice, dont les droits sont imprescriptibles, et obligatoires même envers ceux qui les ont violés. Quand on parle à des hommes qui n'ont pas mis de côté tout sentiment de probité, c'est toujours la première question à traiter ; les considérations d'intérêt et de gloire ne viennent qu'ensuite. 11 réfute en même temps les prétextes dont on couvre la perfidie proposée. 2° L'intérêt général qui engage les peuples à la pratique de la justice et delà probité, et le tort irréparable que leur ferait une réputation contraire. 5° La nécessité immédiate et par conséquent plus puissante de garder une foi inviolable, pour maintenir la ligue, et triompher de l'ermemi. — Enfin, il résume ces divers arguments dans une péroraison, c'est-à-dire dans une conclusion courte et véhémente, où, tout en préférant la mort à la perfidie, il promet la victoire au courage et à la probité
Adraste1, lui qui a si souvent surpris et trompé tout le monde. Je vois bien qu'en surprenant Venuse vous ne feriez que vous mettre en possession d'une ville qui vous appartient, puisqu'elle est aux Apuliens, qui sont un des peuples de votre ligue. J'avoue que vous le pourriez faire avec d'autant plus d'apparence de raison qu' Adraste, qui a mis | cette ville en dépôt, a corrompu le commandant et la garnison, pour y entrer quand il le jugera à propos. Enfin, je comprends comme vous, que si vous preniez Venuse, vous seriez maîtres dès le lendemain, du château où sont tous les préparatifs de guerre qu'Adraste y a assemblés, et qu'ainsi vous finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas mieux périr, que de vaincre par de tels moyens? Faut-il repousser la fraude par la fraude? Sera-t-il dit que tant de rois, ligués pour punir l'impie Adrastede ses tromperies 2, seront trompeurs comme lui? S'il nous est permis de faire comme Adraste, il n'est point coupable, et nous avons tort de vouloir le punir. Quoi ! THespérie5 entière, soutenue de tant de colonies grecques et de héros revenus du
1 Adraste, roi des Dauniens, prince ambitieux et perfide, contre qui sont ligués tous ses voisins. « En lui, dit M. Villemain, est peinte l'ambition barbare, hypocrite, impie. Ce caractère, supérieur au Mézenee de Viigile, est tracé avec une vigueur d'imagination qu'aucune vérité historique ne saurait surpasser. » Mélanges littéraires.
8 De ses tromperies. Ce mot, un peu faible quand il s'agit de si grands intérêts, reçoit un sens plus fort de l'antithèse qui l'oppose à trompeurs.
3 L'Hespérie. Voy. le Sacrifice d'idomenée, page lit note 8.
siège de Troie \ n'a-t-elle point d'autres armes contre la perfidie et les parjures d'Adraste, que la perfidie et le parjure3? Vous avez juré, par les choses les plus sacrées, que vous laisseriez Venuse en dépôt dans les mains des Lucaniens3. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue par l'argent d'Adraste; je le crois comme vous: mais cette garnison est toujours à la solde des Lucaniens ; elle n'a point refusé de leur obéir; elle a gardé, du moins en apparence, la neutralité. Adraste, ni les siens, ne sont jamais entrés dans Venuse ; le traité subsiste ; votre serment n'est point oublié des dieux. Ne gardera-t-on les paroles données, que quand on manquera de prétexte plausible pour les violer? Ne sera-t-on fidèle et religieux pour les serments, que quand on n'aura rien à gagner, en violant sa foi? Si l'amour de la vertu et la crai*te des dieux ne vous touchent plus, au moins soyez touchés de votre réputation et de votre intérêt. Si vous montrez au monde cet exemple pernicieux, de manquer de
1 De héros revenus du xiége de Troie. Les principaux sont . Phalante, qui a fondé Tarente avec les Lacédémoniens, Philoctèle, fondateur de I'étilie, et Nestor de Métaponte, où il a états? i ses Pyliens. 11 est adroit, tout en faisant valoir les droits de .a justice, d'intéresser ainsi l'orgueil des chefs, qui doivent préférer la victoire due au courage à celle que procure î'artiGce.
2 Que la perfidie et le parjure. Même idée que plus haut (page 161, note 2), mais exprimée en termes pius énergiques. Il y a beaucoup d'art dans la gradation des idées qui permet à Télémaque d'adresser à ses auditeurs, sans être interrompu, des vérités si dures.
3 Lucaniens, peuple de l'Italie méridionale, sur la mer inférieure à l'O. éi sur le golfe de Tarente a l'E.
parole, et Je violer voire serment pour terminer une guerre, quelles guerres n'exciterez-vous point par eette conduite impie? Quel voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous, et de vous détester? qui pourra désormais, dans les nécessités les plus pressantes, se fiera vous? Quelle sûreté pourrez-vous donner quand vous voudrez être sincères, et qu'il vous importera de persuader à vos voisins cette sincérité l? Sera— ce un traité solennel 2? vous en aurez foulé un aux pieds. Serace mi serment? hé ! ne saura-t-on pas que vous comptez lss dieux pour rien, quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage ? La paix n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égavd 3. Tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre, ou feinte, ou déclarée : vous .'•erez les ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur d'être vos voisins ; toutes Ls affaires qui demandent de la réputation de probité, et de la confiance, vous deviendront impossibles : vous n'aurez plus de ressource, pour faire croire ce que vous promettrez.
Voici ajouta Télémaque, un intérêt encore plus
1 Persuader à vos voisin» celte sincérité. La construction la plus ordinaire serait: « Persuader vos voisins de cette sincérité. » C'est plutôt avec un verbe pour complément qu'on emploie la prép. o devant le nom de personne : persuader à quelqu'un de fuir.
2 Sera-ce un traite • solennel? rien de plus pressant que cette manière d'argumenter, qui prévient chaque objection, et lui applique sa réponse vive et concluante
3 La paix n'aura donc pas, etc. Le sens de cette phrase est éclairci par ce qui suit. A votre égard, avec vous, on n'aura pus plus de sûreté dans la paix, que quand la guerre est déclarée ; tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre, etc.
pressant qui doit vous frapper, s'il vou" reste quelque sentiment de probité et quelque prévoyance sur vos intérêts : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans * toute votre ligue, et va la ruiner ; votre parjure va faire triompher Ad ras te. »
A ces paroles, toute rassemblée émue lui demandait 2 comment il osait dire qu'une action qui donnerait une victoire certaine à la ligue pouvait la ruiner, « Comment, leur répondit-il, pourriezvous vous confier les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique lien de la société et de la confiance, qui est la bonne foi? Après que vous aurez posé pour maxime qu'on peut violer les règles de la probité et de la fidélité pour un grand intérêt, qui d'entre vous pourra se fier à un autre, quand cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole et à le tromper? Où en serez-vous? Quel est celui d'entre vous qui ne voudra point prévenir les artifices de son voisin par les siens? Que devient une ligue de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux, par une délibération commune, qu'il est permis de surprendre son voisin, et de violer la foi donnée3? Quelle sera votre défiance mutuelle,
1 Attaque par le dedans. Expression fort juste. Il ne s'agit pas des tentatives que l'on peut faire du dehors poui rompre la ligue ; c'est une cause intérieure, la mauvaise foi des alliés eux-mêmes, qui va la ruiner.
^L'interruption supposée par Fénelon, signale ce qu'il y a de' spécieux et de peu probable au premier abord dans cet argument, et comment il a besoin d'être développé, pour avoir toute son évidence.
8 Lorsqu'ils sont convenus entre eux,elc. Rien n'est plus éloigné de la pensée des chefs qu'une semblable délibéra-
DE FENELON. 1G5
I votre division, voire ardeur à vous détruire les ; uns des autres ! Adraste n'aura plus besoin de vous i attaquer; vous tous déchirerez assez vous-mêmes ; vous justifierez ses perfidies.
0 rois sages et magnanimes, ô vous qui commandez avec tant d'expérience sur des peuples innombrables, ne dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme l ! Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où la guerre précipite quelquefois les hommes, il faudrait vous relever par votre vigilance et par les efforts de votre vertu 2; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais, si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irréparable 3 ; vous ne pourriez plus ni réta-
lion, comme aussi de : poser pour maxime qu'on peut violer les règles de la probité. Ils n'ont eu (l'autre dessein que de combattre Adraste par ses propres armes, et ils ne voudraient pour rien au monde être perfides ou passer pour tels envers tout autre ennemi ; cependant la suite des raisonnements et l'enchaînement rigoureux des preuves amènent celte conclusion inévitable, et donnent à Télemaque le droit de leur attribuer cette convention tacite, sans qu'ils puissent s'en défendre.
1 Les conseils d'un jeune homme. Cet hommage rendu à la sagesse des chefs, et ce modeste retour sur lui-même, sont très-bien placés, car il est à craindre que la honte de recevoir la leçon d'un jeune homme ne nuise à la conviction des chefs; il est donc à propos de dissimulei l'avantage trop grand que l'on a sur eux.
2 Vertu. Synonyme de courage, force d'âme. Voy. Mort d'Hercule, page 115, note 2. Ce mot se retrouve encore quelques lignes plus bas dans le même sens : votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous suffit-elle pasî
3 Si vous aviez une fois rompu les barrières, celte perle , ■etc. L'idée commencée par une métaphore : rompre la barrière, se termine par une expression abstraite; cette ma-
blir la confiance nécessaire au succès de toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes aux principes de la vertu, après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous? IN'avcz-vous pas assez de courage, pour vaincre sans tromper? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous suffit-elle pas? Combattons ; mourons, s'il le faut, plutôt que de vaincre si indignement. Àdraste, l'impie Adraste ', est dans nos mains, pourvu que nous ayons horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi. (Télémaque, !. xx).