MORT d'aLRASTE
L'impie Àdraste, trop longtemps souffert sur la terre2, trop longtemps, si les hommes n'eussent eu besoin d'un tel châtiment, l'impie Adraste touchait enfin à sa dernière heure. 11 court, for-
nière d'écrire est vicieuse. Boileau est plus conséquent lorsqu'il dit :
L'honneur est comme une île escarpée ec sans bords; Un n'y peut plus rentrer, dès qu'on en est dehors.
Boileau, Satire x.
1 L'impie Adraste. Celte épilhète n'est pas mise sans dessein, puisque c'est surtout contre cette impiété qu'il faut prévenir les chefs L'idée capitale du discours le termine encore, selon le précepte de la rhétorique, fondé sur la raison [Pourvu que nous ayo7is horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi), et reste ainsi pour dernière impression dans l'esprit des auditeurs.
2 Trop longtemps souffert, etc. Cette accusation contre la Providence est immédiatement corrigée par la restriction qui vient ensuite. Trop longtemps, si les hommes, etc., e'e6 une figure qui se rencontre souvent en poésie,
cené au-devant de son inévitable destin : l'horreur, les cuisants remords l, la consternation, la fureur, la rage, le désespoir, marchent avec lui2. A peine voit-il Télémaque, qu'il croit voir TAverne8 qui s'ouvre, et les tourbillons de flammes qui sortent du noir Phlégeton *, prêtes à le dévorer. Il s'écrie, et sa bouche demeure ouverte, sans qu'il puisse prononcer aucune parole : tel qu'un homme dormant, qui dans un songe affreux, ouvre labouche et fait des efforts pour parler; mais la parole lui manque toujours 5, et il la cherche en vain. D'une main tremblante et précipitée, Adraste lance son dard Contre Télémaque. Celui-
1 Les cuis-ants remords. Métaphore trrs-énergique, empruntée à l'effet que produit la cautérisation sur une plaie. Les Latins ne l'ont pas. Ils ont pour l'équivalent edax, mordax (rongeur/, que nous possédons aussi.
Mordaces diffugiunt sollicitudines.
Horace. Ode, 1. i, ode 17, Ed. classiq. de M. A. deWafliy.
« Les souris rondeurs se dissipent. » Voy. ia même expression, sa cuisante peine, Funérailles d Hippias, page 157.
* Marchent avec lui. Figure familière aux poètes :
. . . Po;>t equitem sedet atra cura.
Horace. Odes. 1. m, ode 1.
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui. Boileau.
8 u'Âverne, lac de la Campanie, au fond du golfe Tyrrhénien. Suivant la fable il en sortait des exhalaisons pestilentielles, ce qui le fit regarder comme une des entrées de l'enfer.
* Du noir Phligèlon. Voy. Le Tartare, page 23, note i. 5 La parole lui manque toujours.
. . . Incœptus clamor frusiratur hiantes,
Virgile, Enéide, 1. vi, v. 4g3-
« Ils demeurent la bouche ouverte, sans pouvoir achever le cri qu'ils ont commencé. »
ci, intrépide, comme l'ami des dieux, se couvre de son bouclier; il semble que la Victoire, le couvrant de ses ailes, tient déjà une couronne suspendue au-dessus de sa tète : le courage doux et paisible reluit dans ses yeux ; on le prendrait pour Minerve même, tant il paraît sage et mesuré au milieu des plus grands périls *. Le dard lancé par Adrastc est repoussé par le bouclier. Alors Adraste se bâte de tirer son épée pour ôter au fils d'Ulysse l'avantage de lancer son dard à son tour. Télémaque, voyant Adraste l'épée à la main, se bâte de la mettre aussi, et laisse son dard inutile.
Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, tous les autres combattants, en silence, mirent bas les armes pour les regarder attentivement, et on attendit de leur combat la décision de toute la guerre. Les deux glaives, brillants comme les éclairs d'où partent les foudres 2, se croisent plusieurs fois, et portent des coups inutiles sur les armes polies, qui en retentissent. Les deux combattants s'allongent, se replient, s'abaissent, se relèvent tout à coup, et enfin se saisissent. Le lierre, en naissant au pied d'un ormeau, n'en serre pas plus étroitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés jus-
1 Au milieu des plus grands périls. Ce courage calme de Télémaque offre un contraste remarquable avec la fougue irréfléchie qui l'anime dans son combat contre Hippias, où il n'a pour lui ni la justice ni la raison.
2 Comme les éclairs d'où partent les foudres, eic. Comparaison très-juste ; il y a entre l'éclair qui précède la foudre, et le coup qu'elle frappe, le même rapport qu'entre l'état des glaives et les coups qu'ils portent.
qu'aux plus hautes branches de l'arbre ', que vc:< deux combattants se serrent l'un l'autre Adrasto n'avait encore rien perdu de sa force ; Télémaque n'avait pas encore toute la sienne. Adraste fait plusieurs efforts pour surprendre son ennemi et pour l'ébranler. Il tâche de saisir l'épée du jeune Grec, mais en vain : dans le moment où il la cherche, ïélémaque l'enlève de terre et le renverse sur le sable. Alors cet impie, qui avait toujours méprise les dieux, montre une lâche crainus de la mort : il a honte de demander la vie, et il ne peut s'empêcher de témoigner qu'il la désire: il tâche d'émouvoir la compassion de Télémaque. « Fils d'Ulysse, dit-il, entin c'est maintenant que je connais les justes dieux ; ils me punissent comme je l'ai mérité : il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la vérité ; je la vois, elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux vous fasse souvenir de votre père 2, qui est loin d'Ithaque, et touche votre cœur. »
Télémaque, qui, le tenant sous ses genoux avait le glaive déjà levé pour lui percer la gorge, répondit aussitôt : «Je n'ai voulu que la victoire et la paix des nations que je suis venu secourir ; je n'aime point à répandre du sang. Vivez donc, ô
i Le lierre, etc. Il est curieux de rapprocher ce tableau du combat de Télémaque et d'Hippias (page 151), de celui de la lutte, dans les jeux célébrés en Crète (page 86), et d'observer quelle variété d'expressions Fénelon a trouvée pour rendre des idées presque semblables: cette dernière comparaison ne se retrouve pas dans les deux autres descriptions
2 Vous fasse souvenir de votre père. Quel meilleur moyen de fléchir Télémaque, dont la vie est consacrée à la recherche de son père?
Adraste ; mais vivez pour réparer vos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé: rétablissez le calme et la justice sur la côte de la grande Hespérie, que vous avez souillée par tant de massacres et de trahisons ; vivez, et devenez un autre homme. Apprenez par votre chute que les dieux sont justes, que les méchants sont malheureux1 ; qu'ils se trompent en cherchant la félicité dans la violence, dans l'inhumanité et dans le mensonge; qu'enfin rien n'est si doux ni si heureux que la simple et constante vertu. Donneznous pour otages votre fils Métrodore, avec douze des principaux de votre nation. »
Aces paroles, Télémaque laisse relever Adraste, et lui tend la main, sans se défier de sa mauvaise foi ; mais aussitôt Adraste lui lance un second dard 2 fort court qu'il tenait caché. Le dard était si aigu et lancé avec tant d'adresse, qu'il eût percé les armes de Télémaque si elles n'eussent été divines. En môme temps Adraste se jette derrière
1 Apprenez par votre chute, etc. Réponse complète au reproche fait plus haut à la Providence de tolérer le triomphe du méchant.
2 Adraste lui lance un second dard. Cette dernièreperfidie d'Adraste contre un ennemi généreux à qui il doit la vie, est la conséquence du caractère que Fénelon lui a constamment prêté, et satisfait ainsi le précepte d'Horace :
Servetur ad imum
Qualis ab iucoepto processeril et sibi constet..
Ho&xcx, Art poétique, v. 126, 127.
«Que le personnage soit conservé jusqu'à la fin tel qu'il s'est présenté dès le débat, et qu'il soit toujours d'accord avec lui-même » De plus elle ôte tout reste d'intérêt au sort d'Àdraste : sa mort n'est plus qu'un juste châtiment, auquel 0» serait fâché qu'il échappât.
un arbre, pour éviter la poursuite du jeune Grec. Alors celui-ci s'écrie : « Dauniens, vous le voyez, la victoire est à nous ; l'impie ne se sauve que par la trahison. Celui qui ne craint point les dieux, craint la mort ; au contraire, celui qui les craint ne craint qu'eux. »
En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens, et fait signe aux siens, qui étaient de l'autre côté de l'arbre, de couper chemin 1 au perfide Adraste. Adraste craint d'être surpris, fait semblant de retourner sur ses pas, et veut renverser les Cretois qui se présentent à son passage; mais tout à coup Télémaque, prompt comme la foudre que la main du père des dieux lance du haut Olympe sur les têtes coupables2, vient fondre sur son ennemi; il le saisit d'une main victorieuse; il le renverse, comme le cruel aquilon abat les tendres moissons qui dorent3 la campagne. Il re l'écoute plus, quoique l'impie ose encore une fois essayer d'abuser de la bonté de son cœur : il enfonce son glaive, et le précipite dans les flammes du noir Tartare 4, digne châtiment de ses crimes. (Télémaque, 1. xx.)
1 Couper chemin. Remarquez la suppression de l'article on dil plus ordinairement couper le chemin, la retraite
2 Sur les tHes coupables, etc. Cette comparaison, juste matériellement, a de plus un sens moral : elle présente Télémaque comme l'instrument des vengeances célestes.
3 Dorent la campagne. Extension de la métaphore, les moissons dorées qui couvrent la campagne.
4 Le précipite dans les flammes du noir Tartare. L'eilipse poétique anticipe, en le faisant précipiter dans les flammes du Tartare par la main même qui lui donne b mort.