‹ Morceaux choisisChapitre 45 sur 164 · OO. POLYCRATE · texte numérisé non relu

OO. POLYCRATE

Polycrate, tyran1 de Samos2, dans son incroyable félicité, craignait toujours que ia fortune, après Favoir si longtemps flatté, ne le trahît cruellement. 11 aimait la vie, qui était pour lui pleine de délices; il craignait de la perdre, et voulait prévenir les moindres apparences de maux : ainsi il était Loujours environné des hommes les plus célèbres dans la médecine. Polycrate fut ravi que je voulusse passer ma vie auprès de lui : pour m'y attacher, il me donna de grandes richesses, et me combla d'honneurs. Je demeurai longtemps à Samos, où je ne pouvais assez m'étonner de voir que la fortune semblait prendre plaisir à le servir selon tous ses désirs : il suffisait qu'il entreprît une guerre, la victoire suivait de près ; il n'avait qu'à vouloir les choses les plus difficiles, elles se faisaient d'abord 3 comme d'elles-mêmes. Ses richesses immenses se multipliaient tous les jours; tous ses ennemis étaient à

i Tyran. Nom que les Grecs donnaient indistinctement à tous les rois. « Omnes et habentur et dicuntur tyranni, qu' potestatesunt perpétua in ea civitate quse libertate usa est.» (Corn. Xep. Mil t. c. 8.) — « On regarde comme des tyrans, et on appelle de ce nom, tous ceux qui exercent un pouvoir perpétuel dans un Etat qui jouissait de la liberté. »

' Samos, île de la mer Egée, près des côtes de l'Asie- Mineure.

3 D'abord. Sur-le-champ... c'est le vrai sens de cet adverbe ; dès l'abord, au premier abord.

Si quelqu'une de vous touclie à la quatrième, Je l'étranglerai tout d'abord.

La Fontaine,

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ses pied?, sa lAnté, loin de diminuer, devenait plus forte et plus égale ' : il y avait déjà quarante ans que ce tyran, tranquille et heureux, tenait la fortune enchaînée, sans qu'elle osât jamais le démentir en rien, ni lui causer le moindre mécompte dans tous ses desseins. Une prospérité si inouïe parmi les hommes nie faisait peur pou: lui 2 : je l'aimais sincèrement et je ne pus m'einpêcher de iui découvrir ma crainte : elle lit impression dans son cœur; car, encore qu'il :3 fût amolli par les délices et enorgueilli de sa puissance, il ne laissait pas d'avoir ' quelques sentiments d'humanité, quand on le faisait ressouvenu des Dieux et de l'inconstance des choses humaines. 11 souffrit que je lui disse la vérité, et i! fut si touché de ma crainte pour lui, qu'enfin il résolut d'arrêter le cours de ses prospérités par une perte qu'il voulait se préparer lui-même. Je vois hien, me dit-il, qu'il n'y a point d'homme qui ne

1 Egale. Soutenue... en latin œquabilis.

2 Me faisait peur pour lui. Idée en rapport avec la superstition des païens. C'est du reste un préjugé encore assez répandu qu'un bonheur trop prolongé doit être compensé par quelque malheur. Ce sentiment lient à la rareté d'un bonheur sans mélange sur la terre.

3 Encore que. Locution poétique : quoique, bien que.

L'àne, s'il eut osé, se fut mis en colère, Encor qu'on le raillât avec juste raison. . .

La Fontaine, liv. m, fable 19.

* // ne laissait par, d'avoir, il avait cependant, tamen (\o\.LaBélique, pag. 70, note 2), — quelques sentiments cl' humanité. Il se souvenait cependant qu'il était homme. Le mol humanité est pi îs ici dans son sens premier. Il ne s'agit pas de ce sentiment de compassion pour les autres hommes, qu'on appelle humanité, mais de la nature humaine.

doive en sa vie éprouver quelques disgrâces de ia fortune; plus on a été épargné d'elle, plus on a à craindre quelque révolution affreuse : moi, qu'elle a comblé de biens pendant tant d'années, je dois attendre des maux extrêmes, si je ne détourne ce qui semble me menacer. Je veux donc me hâter de prévenir les trahisons de cette fortune flatteuse. En disant ces paroles, il tira de son doigt son anneau, qui était d'un très-grand prix, et qu'il aimait fort; il le jeta, en ma présence, du haut d'une tour dans la mer, espérant par cette perte d'avoir ' satisfait à la nécessité de subir, du moins une fois en sa vie, les rigueurs de la fortune ; mais c'était un aveuglement causé par sa prospérité : les maux qu'on choisit et qu'on sa fait soit-même, ne sont plus des maux ; nous ne sommes affligés lue par les Deines forcées et imprévues dont les dieux nous frappent. Polyerate ne savait pas que le vrai moyen de prévenir la fortune était de se détacher par sagesse et par modération de tous les biens fragiles qu'elle donne 2. La fortune, à laquelle il voulut sacrifier son anneau, n'accepta point ce sacrifice; et Polycrate, malgré lui, parut plus heureux que jamais. Un poisson avait avalé l'anneau; ie poisson avait été pris, porté chez Polycrate, préparé pour être servi à sa table ; et l'anneau, trouvé par un cuisinier dans le ventre du poisson, fut rendu au tyran, qui pâlit à la vue d'une fortune si opiniâtre à le favoriser : mais le

1 Espérant d'avoir, etc. On construit plutôt, espérer avec l'infinitif sans préposition : eipcrant avoir, etc.

2 Se détacher de tous les biens. Expression figurée, familière à la langue de la chaire . renoncer, cesser de tenir à... Le substantif détachement a aussi ce même sens

temps s'approchait où ses prospérités se devaient changer tout à coup en des adversités affreuses. Le Grand Hoi ' de Perse 2, Darius, fils d'Hystape 3, entreprit la guerre contre les Grecs; il subjugua bientôt toutes les colonies grecques de la côte d'Asie et des îles voisines qui sont dans la mer Egée , Samos fut prise, le tyran fut vaincu, et Oronte, qui commandait pour le Grand Roi, ayant fait une haute croix, y lit attacher le tyran. Ainsi cet homme qui avait joui d'une si prodigieuse prospérité, et qui n'avait pu même éprouver le malheur qu'il avait cherché, périt tout à coup par le plus cruel et le plus infâme de tous les supplices*. Ainsi rien ne menace tant les hommes de quelque grand malheur qu'une trop grande prospérité. (Aventures d' Àristunoiis.)

' Le Grand Rni. Nom que les Perses donnaient à leur roi.

2 Perse. La Perse, vaste empire de l'Asie, partagé en vingt satrapies, ou grands gouvernements, par Darius. Voy. le Lexique de giog. cnmjmrre de M. Mac Carthy, au mot Perse, dans 0. -Curée, édit. classiq. de M. Ruelle.

3 Darius Ier, fi/s d'ihjstapv, commença à régner en 521 av. J.-C, fit la guerre aux Grecs et perdit à la bataille de Marathon plus de 200,000 hommes , l'an 400. Il mourut an moment où il préparait contre la Grèce une seconde expédition.

4 Le même fait est raconté : 1° par Hérodote, qui Tait donner à Polycrate, par Amasis, roi d'Egypte, l'avis que le nelon prête ici à Aristonous ; 2> Par Valère-Maxime, I. vi, c. 9, exlerna; 5° D'après les mêmes auteurs, par Barthélémy, Voyage du, Jeune Anacharsis, c. lvxiv. (l'est sur le mont Mycale, en îonie, en face de Samos, qu'Oronte lui Gl subir re supplice.

56. l'homme de bonne foi cherchant ce qu'il doit croire sur la vérité de la religion.

Je suis en ce monde, sans savoir ni d'où je viens ', ni comment je me trouve ici, ni où estce que je vais 2. Certains hommes me parlent de plusieurs choses 3, et me les proposent comme indubitables; mais je suis résolu d'en douter, et même de les rejeter, à moins que je ne voie qu'elles méritent ma croyance. Le véritable usage de la raison qui est en moi, est de ne rien croire, sans savoir pourquoi je le crois, et sans être déterminé à m'y rendre sur un signe certain de vérité. D'autres hommes k voudraient que je commençasse par le mépris de toutes les choses qu'on appelle mystères de religion ; mai je n'ai garde de les rejeter, sans les avoir auparavant bien examinés. 11 y a autant de légèreté et de faiblesse d'esprit à être incrédule et opiniâtre, qu'à être crédule et superstitieux. Je cherche le milieu5. Je sens que ma raison est bien faible, et mu volonté bien exposée aux pièges de l'orgueil et des

1 Sans savoir ni d'où je viens, etc. L'homme qui f;iil cette recherche se dépouille tie toutes ses connaissances, suppose qu'il ignore tout ce qu'il a entendu ou su au sujet de la religion, et ne se sert que des moyens que sa propre raison lui fournit pour arriver à la vérité.

2 D'où je viens — ni où esl-ce que je vais, c'est-à-dire quelle est mon origine, quelle est ma destinée.

3 Certains hommes me parlent de plusieurs choses. Les prêtres, ou seulement les fidèles qui prêchent les dogme* et les préceptes de la religion.

* D'autres hommes. Les athées.

5 Je cherche le milieu. Le doute raisonnable qui n'admet rien sans examen et par paresse d'esprit, mais qui ne re-> jette non pius rien à la légère et par une orgueilleuse incrédulité.

passions, pour pouvoir trouver ce milieu précis, et pour } demeurer toujours ferme, quand je Taurai trouvé. Mais enfin je ne saurais, pannes seules forces naturelles, me faire moi-même ni plus pénétrant \ ni plus patient dans mes recherches, ni plus exact dans mes raisonnements, ni plus .égal dans mes bonnes dispositions, ni plus précautionné contre l'orgueil, ni plus incorruptible en faveur de la vérité, que je le suis. Je n'ai que moi-même pour cet examen2; et c'est de moi-même que je me délie sincèrement, sur une infinité d'expériences malheureuses que j'ai de la précipitation de mes jugements, et de la corruption de mon cœur. Que me restc-t-il à faire dans cette impuissance?

Oh ! s'il est vrai qu'il y ait au-dessus de Thomme quelque être plus puissant et meilleur que lui 3, duquel il dépende, je conjure cet être, par sa bonté, d'employer sa puissance à me secourir. Il voit mon désir sincère, ma défiance de moi-même, mon recours à lui. 0 être infiniment parfait! s'il est vrai que vous soyez, et que vous entendiez les désirs de mon cœui\ monlrez-vous à

1 Ni plue pénétrant, etc. Sous relie forme négative sonl indiquées et énumérées toutes les qualités d'esprit nécessaires pour In reeberche et la découverte de la vérité.

2 Je n'ai que moi-même, etc. Puisque nous avons récusé comme suspect tout témoignage autre que celui de notre raison.

3 Quelque être, etc. Le nom de Dieu lui est interdit, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa connaissance; seulement l'esprit humain, même avant d'y être parvenu, a un sentimeni involontaire et inévitable de la divinité. Quis deus incertum est, habitai Dette. H est impossible de mieux peindre l'état d'un esprit sape ri sincère qui cherche à sortir de l'ignorance e*. ùu douiL- pour atteindre ia véri'é.

moi, levez le voile qui couvre votre face, préservez-moi du danger de vous ignorer, d'errer loin de vous, et de m'égarer dans mes vaines pensées, en vous cherchant ! 0 vérité, ô sagesse, ô bonte suprême ! s'il est vrai que vous soyez tout ce que Ton dit, et que vous m'ayez fait pour vous, ne souffrez pas que je sois à moi, et que vous ne possédiez pas votre ouvrage; ouvrez-moi les yeux, montrez-vous à votre créature ! (Lettre sur la divinité et la religion.)

57. LES PRINCIPALES VERITES DE LA RELIGION, DÉMONTRÉES PAR LA SEULE RAISON.

Me suis-je fait moi-même? Non. Cependant il est certain que je n'ai pas toujours été : qui est-ce donc qui m'a fait? Ce n'est pas mes parents : ils n'ont point eu la puissance de former un corps tel que le mien; il n'ont été que les instruments aveugles d'une puissance supérieure, pleine d'industrie'pour arranger tant de merveilleux ressorts. Mais ces ressorts si merveilleux peuvent-ils avoir été formés par le hasard? Il y aurait de la folie à le croire. Je ne puis voir un tableau 2, sans juger que la main d'un peintre en a mélangé 3 les

1 h dustrie. Habileté.

* Je ne puis voir un tableau. Nous retrouverons toutes ces preuves et les comparaisons que Cicéron avait employées avant Fénelon, etc. développées plus au long dans le traité de Y Exigence de Dieu ; ici elles sont résumées avec uue admirable précision.

3 Mélangé les figures et les couleurs. Ce verbe, très-juste pour le dernier mot, a besoin d'être expliqué pour le pre-

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figures et les couleurs. Une montre ou une horloge1, qui sont des machines infiniment moins dignes d'admiration que la moindre partie du corps humain, me découvrent Part de 1 ouvrier qui en est l'auteur. Douterais-je donc qu'un ouvrier trèspuissant et très-habile n'ait fait ce corps si proportionné dans ses membres, ces pieds, ces mains, cette tète, ces yeux, cette bouche, ces oreilles, etc.? Chacun de ces organes est un chef-d'œuvre. Non-seulement une main sage les a formés, mais nous ne saurions découvrir, par nos plus curieuses recherches, toute la profondeur de l'art et de la sagesse qui y sont cachés 2.

Outre les merveilles qui sont en moi, combien d'autres merveilles dans tout l'univers ! Quel est donc le puissant architecte qui a supendu sur nos lètes la voûte immense des cieux; qui fait marcher avec ordre les astres; qui fait lever et coucher le soleil sur nous; qui donne la lumière du jour au travail, le silence et l'obscurité de la nuit au repos 3 ; qui règle les saisons ; qui fait couler

mier : mélangé, c'est-à-dire disposé, combiné les figures dans un ordre convenable.

1 Une montre ou une horloge, etc. — « Cum machinatione quadam moveri aliquid videmus, ut sphaeram ut horas, ut alia permulta, non dubitamus quin illa opéra sint rationis. » (CitÉRON, de Nalurd denrum, i. H).

2 De V art et delà sagesse qui y sont cachés. « Quae quanta consilio gerantur,nullo consilio assequi possumus,» (Cicéron, de Natura deorum, 1. n.) — «An dubitamus quin ea non solom ratione fiant, sed etiam excellenti quadam divinaque r*tione ? » (Cicéron, ibidem.)

3 Qui donne la lumière du jour au travail, le silence et Vobscurité de la nuit au repos. Cette ingénieuse et juste explication de la vicissitude du jour et de la nuit appartient «ncore à Cicéron. c Jàm diei noclisque vicissitudo conser-

les fleuves des montagnes pour se précipiter dans la mer, comme dans le centre du commerce de tant de nations; qui tire du sein de la terre de quoi nourrir, couvrir l'homme, et fournir des remèdes à ses maux? Il est donc manifeste que toute la nature marque la puissance qui Ta formée ; il est donc vrai qu'il y a un être qui a produit et arrangé tout ce que nous voyons. Cet être est ce qu'on nomme Dieu.

0 Dieu, je ne vous avais point connu! Tout ce qui est hors de moi, et tout ce qui est en moimême est votre ouvrage. Tout devait m'instruire et tout m'amusait *; vous étiez près de moi, et j'étais loin de vous. C'est vous qui m'avez fait; je suis donc à vous. Vous m'avez tout donne : je vous dois tout; je suis bien plus à vous qu'à moi. Mais est-il vrai, comme on le dit 2, que vous vous mêlez 3 de tout ce que font les hommes ? votre grandeur s'abaisse-t-elle jusque-là? Je veux de bonne foi l'examiner.

Ce Dieu, que je viens de reconnaître •, est infiniment puissant, car il m'a fait de rien. Une puissance bornée suffirait pour faire quelque chose

vat animantes, tribuens aliud agendi tempus, aliud quiescendi. » ^Cicéron, de Xaturd deorum, I. n.)

1 M'amusait, c'est-à-dire, je n'en lirais qu'un vain plaisir, au lieu de la leçon que j'y devais puiser.

2 Comme on le dit. Celte parenthèse a pour effet de rappeler qu'il s'agit d'un esprit qui doute de tout jusqu'à ce qu'il soit arrivé à la preuve de la vérité.

3 Vous vous mêlez de... Expression du style simple et familier.

* Ce Dieu que je viens de reconnaître, elc. Tout ce paragraphe est une suite de raisonnements pressés et enchaînés étroitement; il est difficile de renfermer plus de choseï en moins de mots.

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de quelque chose : mais de rien faire quelque chose, tirer du néant même des merveilles, c'est un changement infini, qui demande une infinie puissance. De plus, ce Dieu doit être infiniment sage, car il m'a donné la raison. Celui qui la donne la doit avoir. Toute sagesse qui reluit dans ses créatures est un écoulement de la sienne. C'est donc en lui qu'est la vraie source de la souveraine raison et de la parfaite sagesse. Le voilà donc infiniment puissant, sage et parfait. S'il est infiniment sage et parfait, il est infiniment bon et juste ; car ce serait un horrible défaut que de manquer de bonté et de justice.

Quand il m'a fait, m'a-t-il tiré du néant sans aucun motif raisonnable? Non, sans doute; cai moi, qui suis moins raisonnable et moins parfait, je ne fais jamais rien sans avoir en vue quelque raison, à laquelle je rapporte ce que je fais. Dieu a donc rapporté à quelque dessein ma création. Ce dessein ne peut être que celui d'en tirer son plaisir et sa gloire, en un mot, de faire sa créature pour lui-même. C'est donc pour lui que je suis fait : il faut donc que je fasse ce qu'il veut, et que je sois dans ses mains tei qu'il l'a prétendu. Autrement, je résisterai à l'intention de mon créateur. Mais pourquoi m'a-t-n donné la raison, les sentiments d'honneur, de bienséance, de justice, de pudeur, de reconnaissance, de fidélité, etc.? C'est que cette raison, avec toutes ces appartenances *, est un écoulement, comme je l'ai déjà remarqué,

1 Appartenances, (le mot est tombé en désuétude ; H serait d'une grande utilité, et ne peut être suppléé que par une périphrase.

de sa justice, de sa sagesse et de sa raison souveraine. Il veut donc que je lui ressemble, et que je sois juste, sage et raisonnable en tout comme lui. Si je fais autrement, je défigure son ouvrage, et te renverse son dessein. Cet être si puissant souiïrira-t-il que je lui fasse cette injure? me ïaissera-t-il impuni? Si je m'abandonne, maigre la raison qu'il m'a donne'e, à l'injustice, à fimpulence, à l'ingratitude, à la cruauté, me traitera- A\ comme les hommes les plus sages et les plus vertueux, qui ont eu le plus de modération et de courage pour suivre la lumière qu'il leur a donnée? Mourrons-nous les uns et les autres d'une même mort? Le juste qui a suivi en tout la raison, qui est le plus grand don de Dieu, périra-t-il sans récompense, après avoir passé sa vie dans un combat continuel contre ses passions déréglées ? Et moi, qui ai passé ma vie en m'y abandonnant contre la raison, aurai-je joui impuné ment de tous les plaisirs d'une vie honteuse et injuste? Mourrai-je sans châtiment? Le Dieu infiniment juste le souffrirait-il? Il faut donc que le mal soit puni *, et le bien récompensé, après cette vie. N'est-il pas étonnant que ces peines et ces récompenses de l'autre vie soient si nécessaires pour justifier Dieu dans le gouvernement du monde 2 ; par conséquent qu'elles soient si

1 Le souffrirait-il? Il faut donc, etc. Il y a là ellipse df la réponse négative que le lecteur doit suppléer. L'évidence du raisonnement la rend superflue.

8 Pour justifier Dieu dans le gouvernement, etc. Pooi prouver que Dieu n'est pas injuste dans le gouvernement du monde, ou que son injustice n'est qu'apparente et momentanée. Cette belle expression se trouve dans Claudien :

Tandem Rufini pœna. . .

Absoi vit. . . deos. . . In Rufinum, 1. i, v. 20 et 21.

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certaines, et que cependant je les aie comptées pour rien jusqu'à présent? combien étais-je aveuglé ! J'ai tout hasardé ; j'ai vécu content au milieu du plus terrible des périls; je n'ai songé qu'à vivre, pendant que j'allais tomber entre les mains de ce Dieu tout-puissant, qui aurait dû employer toute sa puissance à punir mon ingratitude et ma témérité. J'ai môme fait gloire de mépriser l'éternité, et je me suis vanté de méconnaître ce Dieu qui m'a fait; j'appelais force d'esprit cette vanité brutale.

0 Dieu, je n'ai connu ni votre grandeur m ma misère ! J'ai aimé mon aveuglement ; je me suis glorifié de mes ténèbres l : mais vous avez été bon et patient jusqu'à souffrir mes outrages. Au lieu d'exciter votre juste colère, il ont excité votre compassion. Vous avez pitié de moi, Seigneur ; enfin vous faites luire sur moi les rayons de votre miséricorde. Hélas ! je méritais, pour châtiment, de ne vous point connaître. Ces ténèbres, que j'aimais tant, vous auraient vengé de mon impiété, et je n'aurais jamais vu votre face qu'au moment de ma mort, où vous seriez venu me confondre. Béni soyez-vous à jamais de m'avoir arraché à toutes mes erreurs2! (Correspondance.)

«Le châtiment de RuBn vient enfin d'absoudre (de justifier) les dieux. »

1 Je me suis glorifié de mes ténèbres. Cette expression qui seule serait bizarre et peu intelligible, préparée par ce qui précède : j'ai aimé mon aveuglement, devient fort belles

* Ces cent lignes renferment la preuve de toutes les grandes vérités de la religion : l'existence de Dieu, ses attributs, la Providence, l'immortalité de l'âme, les récompenses et les peines de l'autre vie. Nous les retrouverons discutées et prouvées d'une manière plus détaillée, chacune en leur lieu ; mais cette sorte de cours abrégé et pourtant complet de religion, n'enest pas moinsdu plus haut intérêt.

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