NÉCESSITÉ DE s'iNSTRUIRE DES VERITES DE LA RELIGION
Voyons de bonne foi ce que nous devons à Dieu. Peut-être n'y avons-nous jamais pensé assez sérieusement. Ne lui devons-nous pas autant qu'un ami doit à son ami, et qu'un domestique doit à son maître. Si vous aviez un ami à qui vous eussiez confié tous vos intérêts, qui vous eût les plus grandes obligations, et que vous aimassiez1 tendrement, voudriez-vous qu'il se contentât d'entendre2 une partie de vos intentions sur les choses qu'il serait engagé 3 à faire pour vous? Que penseriezvous de lui et de son amitié, s'il se contentait de savoir en gros4 ce que vous voudriez, et s'il craignait de l'apprendre plus en détail? Quelqu'un qui souhaiterait votre avantage 5 viendrait lui dire : « Ne voulez-vous pas envoyer vers votre ami pour éclaircir plus exactement ce dont il vous a chargé.
1 Que vous aimassiez. Quoique tous les imparfaits du subjonctif n'aient ici rien de choquant, grâce à la variété des personnes et des terminaisons, c'est un temps qu'il est bon d'éviter. Sauf à la troisième personne du singulier, il offre des consonnances désagréables.
2 Entendre. Comprendre, connaître.
3 Engagé. Obligé, tenu; un peu rare en ce sens, comme verbe transitif, il l'a constamment quand il est réfléchi: S'engager à faire une chose. Actif et passif; il est synonyme d'exhorter, exciter.
* En gros. Terme trivial aujourd'hui, quoique son opposé, détail, soit resté dans le langage relevé ; au dix-septième siècle il était du bon style : le gros des hommes ne te trompe guère à la longue sur les ouvrages d'esprit. Boi- LBAU Réflexions critiques sur Longin.— Réfl. vil.
* Votre avantage. Votre bien.
N'est-il pas justeque vous le consultiez lui-même, de peur de vous tromper et de n'avoir pas bien compris ce qu'il attend de vous? » En vérité, cet homme mériterait-il le nom d'ami, et pourriezvous le croire de bonne foi, s'il répondait : « Je fais ce que j'ai compris que mon ami voulait; que m'importe d'en savoir davantage? Je ne veux point m'embarrasser * ; il me suffit de suivre la connaissance imparfaite que j'ai de ses intérêts, sans en chercher une plus parfaite. Cette recherche ne servirait qu'à m'engager 2 peut-être à faire pour lui des choses qui m'incommoderaient; je n'en veux pas prendre la peine, je serais bien fâché de l'offenser dans ses intérêts essentiels ; mais je ne m'embarrasse 3 guère de connaître les moyens de ne le choquer * pas dans les petites choses, et même pour les grandes je ne veux point savoir ses intentions mieux que je ne les sais, et je suis résolu, pour éviter cet embarrassant éclaircissement 5, de hasarder de lui nuire
1 M'embarrasser. Pris absolument, me charger d'aucun embarras.
2 M'engager. M'obliger. Voir plus haut page 18/*, note 3.
3 Je ne m'embarrasse guère. Je ne m'inquiète guère. Le sens du mot embarrasser est plus restreint que ci-dessus, même page, note 1.
4 De ne le choquer pas. Cette manière de séparer ne de pas même après l'infinitif du verbe, ordinaire à l'époque de Fénelon, ne s'est conservée qu'aux autres modes. On dirait aujourd'hui de ne vas le choquer.
5 Cet embarrassant éclaircissement. Alliance de mots aussi neuve que juste et heureuse. L'effet d'un éclaircissement est de tirer d'embarras ; ici il en crée un nouveau, puisqu'il impose de nouveaux devoirs :
Dixeris egregiè, notumsi callida verbum Reddiderit junctura novum....
Horace, Art poétique, v &7, 4t.
même dans les choses de conséquence *. »
Je crois qu'un tel ami vous paraîtrait bien in* digne d'en 2 porter le nom, que vous seriez mortellement blessé de son ingratitude, et que vous auriez honte de vous être confié à lui. Je suis même très-assuré que vous trouveriez son procédé3 d'autant plus choquant qu'il aurait joint la mauvaise foi à la mauvaise volonté. « J'aurais mieux aimé, diriez-vous, qu'il eût ouvertement refusé de me servir; mais m'offrir ses services, et puis chercher des prétextes pour ne s'instruire pas4 à fond de mes intérêts, et craindre d'y voir trop clair, de peur d'être obligé de me rendre de trop grands services; voilà 5 ce qui me paraît le plus
« Un des secrets de l'art d'écrire, ce sont ces alliances ingénieuses qui donnent un ens nouveau à une expression connue. »
1 De conséquence. Qui sont de conséquence grave. En suppléant ainsi l'ellipse, on voit comment cette locution a le sens : de grave, important, tandis que l'adjectif conséquent ne peut avoir \? même signification, que lui donne une faute du vulgaire le plus grossier, puisqu'une chose conséquente signifierait seulement une chose qui se suit et n'aurait donc aucun sens. Au contraire, joint à un nom de personne, il a un sens très-précis : un homme conséquent, un homme qui se suit lui-même, qui est d'accord avec lui-même.
- D'en porter le nom. La grammaire ne trouverait pas que l'antécédent fût suffisamment en rapport avec ce relatif, et voudrait qu'on repétât le mot ami, ou qu'on employât l'adjectif indicatif ce : {ce nom); mais la phrase est claire.
3 Procédé. A procedendo. Manière d'agir ; ce mot appartient ordinairement à la conversation familière.
* De ne s'instruire pas. Voir plushaut, page 185, note 4.
5 M'offrir ses services, puis chercher... voilà... Tour de phrase plein de concision et de vivacité, grâce à l'emploi des infinitifs.
L'attaquer, le mettre eri quartiers.
Sire loup l'eût fuit volontiers. . .
La Fontaine, 1. i. fable 5.
corrompu * et le plus inexcusable. » C'est ce que vous diriez d'un ami qui ne vous devrait presque rien*. Que croyez-vous donc que Dieu dira de vous dans son jugement; de vous, dis-je, qui lui devez tout, si vous êtes comme cet ami infidèle qui affecte de fermer les yeux de peur de voir trop clair dans les affaires de son ami, et qui se vante encore d'être un ami de bonne foi?
Mais venons à la seconde comparaison, pour achever de rendre cette vérité manifeste et sensible.
Si le roi avdt confié une place, ou une armée, ou une négociation à un de ses sujets, trouverait-il bon que ce sujet négligeât de s'instruire exactement des fortifications et de l'état de sa place; que ce général d'armée se contentât d'avoir une médiocre science de la guerre; que cet ambassadeur refusât d'approfondir les affaires étrangères et les moyens de faire réussir sa négociation? Si le roi, dans la suite, reprochait à ces trois hommes le mauvais succès des choses qui leur Itaient confiées, le gouverneur oserait-il lui dire, « J'ai cru que j'en savais assez, quoique j'entendisse mal les sièges 3, et je n'ai point voulu m'embarrasser à en apprendre davantage pour défendre plus longtemps ma place. »
1 Le plus corrompu. Celte expression n'est juste qu'à l'aide d'une ellipse. Ce n'est pas l'acte qui est corrompu, c'est son auteur.
* Qui ne vous devrait presque rien. Que dira donc , à plus forte raison, Dieu à qui vous devez tout? Cette manière de raisonner naturelle et forte, qui est très-usitée dans la philosophie, s'appelle argument (preuve) à fortiori.
S Sentendisse mal, etc. Voir plus haut cage 184, note 2.
Le général mal instruit pourrait-il lui dire, « Je n'ai point voulu m'embrouil 1er1 dans les différents avis des ingénieurs sur l'attaque d'une teiie ville, ni raisonner avec les officiers expérimentés, pour suppléer à mon ignorance, qui m'a fait perdre la bataille ; je me suis contenté de mon bon sens ; j'ai cru que ma bonne intention et ma petite capacité 2 m'excuseraient, et que vous seriez content pourvu que je ne vous trahisse pas ? » Cet ambassadeur aurait-il le front d'alléguer qu'il n'était pas obligé de savoir à fond les desseins des ennemis, les intérêts de la cour étrangère où il négociait, et les moyens d'y persuader les esprits pour servir son maître? « 11 fallait, répondrait le roi, veiller nuit et jour pour apprendre toutes ces choses : les négliger, c'était trahir mes intérêts et me sacrifier à votre paresse. » Voilà ce que le roi dirait avec raison. Mais que dira le roi des rois 3, si vous faites comme les lâches serviteurs? Vous voyez bien que vous ne pardonneriez jamais cette ignorance pleine de négligence et d'affectation, et que Dieu doit encore moins vous la pardonner. C'est pourquoi on tenait anciennement, pendant un temps assez long, ceux qui voulaient être chrétiens, dans l'étude de la religion, même avant que de leur donner le baptême. Le besoin de connaître Dieu et Jésus-Christ son fils, notre
1 SFembrouiller. Trivial, m'embarrasser. « Il y a là-dedans trop de tintamarre, de brouillamini. » (Molière, le Bourgeois gentilhomme, acte i, se. 6).
8 Et ma petite capacité. Le ridicule de celte réponse est choquant, mais Fénelon l'exagère à dessein, pour mieux faira ressortir par la comparaison : « combien la négligence à s'instruire de la religion est coupable.»
3 Le roi des rois. Argument à fortiori. Voir pluv haut, page 187, note 2.
Sauveur, est toujours le même et ne saurait jamais diminuer.
Quiconque aime véritablement son ami ne se contente pas de ne le point offenser, il cherche encore tout ce qui peut l'obliger et lui plaire. La sincère amitié est inventrice et ingénieuse. 11 n'y a que la crainte d'esclave qui se borne à éviter la punition des grandes désobéissances1. Il n'y a point d'honnête * homme qui voulût se faire servir par un domestique qui ne voudrait jamais faire que les choses dont il ne pourrait se dispenser, et qui craindrait de connaître trop ce qui pourrait lui gagner le cœur de son maître. [Correspondance.)