NÉGLIGENCE DES HOMMES A s'iNSTRUIRE SUR LA RELIGION
Si un homme se trouvait tout a coup, en s'é- \ cillant, dans une île déserte, quelle prodigieuse recherche ne ferait-il point pour découvrir par quelle aventure il y aurait été transporté ? Nous nous trouvons tout à coup en ce monde 3, comme tombés des nues v ; nous ne sa-
1 Des grandes désobéissances. Des actes de grave désobéissance. Cet emploi du pluriel est heureux, quoiqu'il ne se rencontre pas souvent.
2 D'honnête homme. Honnête, Iionesius, homme digne de ce nom.
3 Nous nous trouvons, etc. Le lien des idées remplace ici celui des mots : il y a une comparaison, et le second terme de cette comparaison pourrait être amené par une conjonction : Eh bien', nous nous trouvons, etc.
* Comme tombés des nues. Cette locution familière exprime bien l'ignorance où est i'homme de son origine.
vons ni ce que nous sommes, ni d'où nous venons, ni où nous sommes venus, ni avec qui nous vivons, ni où nous irons au sortir d'ici. Qui est-ce qui a la nroindre curiosité sur ce profond mystère? Personne ne veut le développer. On s'amuse de tout, on veut tout savoir, excepté l'unique chose qu'il serait capital d'apprendre. Celte indolence monstrueuse est le grand péché d'infidélité. Non pie quœrunt, dit saint Augustin. De quoi les hommes ne seraient-ils point capables, s'ils étaient sincères, humbles, dociles, et aussi appliqués qu'un si grand bien le mérite? Les petits enfants n'apprennent-ils pas en peu de temps les choses 2t les termes de tout le détail de la vie humaine, et toute une langue? Le peuple le plus grossier n'apprend-il pas toute la finesse des arts1? Ce n'est pas tout. Que n'apprend-on pas, avec subtilité et profondeur, pour le mal! L'esprit ne manque que pour le bien, on n'est bouché que pour les choses qu'on n'aime pas 2. Aimez la vérité comme l'argent 3, vous devinerez ce qui est le plus obscur. Quand Dieu rassemblera contre un homme * tous les dons naturels de la raison, et tous les secours surnaturels donnés pour le
1 Toute la finesse des arts. Antithèse très-expressive entre grossier et finesse.
- L'esprit ne manque que pour le bien : on n'est bouché, etc. Quelle force dans la répétition de la même idée, et quelle énergie dans ce mot du dernier trivial, bouché l
3 Aimez la vérité comme l'argent, etc. Ce mot si simple, l'argent, est un reproche plus sévère et plus fort que ne le seraient toutes les plus belles phrases sur l'avarice de l'homme et son indifférence pour les plus grands intérêts.
* Quand Dieu rassemblera contre un homme, etc. C'està-dire demandera compte a un homme de tous ses dons, de tous les secours qu'il avait pour connaître la vérité
préparer à la foi; quand il lui montrera que ces grâces en auraient attiré de plus grandes pour son salut, s'il n'eût pas négligé les premières, cet homme verra tout à coup ce qu'il ne veut point voir ici-bas K Quand même cette justice de Dieu serait incompréhensible, il faudrait la croire sans la comprendre. Mais l'homme aime mieux se flatter, secouer le joug, supposer que Dieu lui manque, disputer sur sa propre liberté 2, quoiqu'il ne puisse en douter sérieusement, et vivre sans règle, en se justifiant aux dépens de Dieu. (Lettres sur la Reltyion.)
40. RESSOURCES NATURELLES DE L'ESPRIT HUMAIN POUR ARRIVER A LA CONNAISSANCE DES VERITES DE LA RELIGION.
On est trop frappé de la disproportion qui paraît 3 entre la grossièreté de l'esprit de la plupart des hommes, et la hauteur des vérités qu'il faut entendre pour être véritablement chrétien.
Qu'est-ce que les passions grossières, comme l'amour sensuel, la jalousie, la haine, la vengeance, l'ambition et la curiosité, ne font point deviner aux hommes les moins cultivés et les
1 Ce qu'il ne veut point voir ici bas. Que c'était an devoir pour lui de chercher la vérité, et que cette découverte était possible et même facile.
5 Disputer sur sa ]>ropre liberté. Pour prouver qu'il n'est pas libre de connaître Dieu.
3 Qui paraît, Mais qui n'existe pas réellement. — Les mots (jrussièretc et hauteur n'offrent pas un rapport trèsjuste : il serait plus exact de dite : la faiblesse, la petitesse, la bassesse de l'esprit, opposée à la hauteur des vérités.
moins subtils? Qu'est-ce que les sauvages même» ne pénètrent pas pour leurs intérêts?
Qu'est-ce que les hommes les plus vils ' n'ont point inventé pour la perfection des arts, quand l'avarice les ? excités? Qu'est-ce qu'un enfant n'apprend point depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de sept 2, soit pour discerner tous les objets qui l'environnent, pour observer leurs propriétés, leurs rapports et leurs oppositions, soit pour apprendre tous les termes innombrables d'une langue, qui p.xDriment avec précision et délicatesse 3 tous ces oojets avec toutes leurs dépendances4?
Qu'est-ce qu'un prisonnier n'invente point dans une prison pendant vingt ans, pour tâcher d'en sortir, pour savoir des nouvelles de . ses amis, pour leur donner des siennes, pour tromper la vigilance et la défiance de ceux qui le tiennent en captivité?
Qu'est-ce qu'un homme ne rechercherait point pour découvrir les causes de son état, s'il se trouvait tout à coup à son réveil transporté dans une île déserte et inconnue? Que ne ferait-il point
1 Les plus vils. Sous le rapport de l'intelligence, les plus grossiers. Jointe à un nom de personne, cette épilhète emporte ordinairement l'idée de la bassesse de l'âme, des sentiments : ici elle a un sens tout différent.
2 Depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de sept. C'est-àdire, même avant l'époque où l'on croit généralement qu'il commence à jouir de sa raison.
3 Et déliralesse. C'est-à-dire de manière à en faire, caisir les moindres nuances.
* Dépendances. Ce mot, s'il n'a pas disparu de la langue, comme appartenances, voy. Principales vérités de la religion, page 181 note 1, est du moins sorti du langage soigné, pour n'être plus qu'un terme technique : on a sou- ▼er\ lieu de le regretter.
pour savoir comment il y aurait été transporté pendant un long sommeil; pour chercher dans cette île quelque marque d'habitation, quelque vestige d'homme; pour inventer quelque moyen de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de naviguer, et de retourner en son pays?
Voilà les ressources naturelles de l'esprit humain, dans les hommes même les moins cultivés. 11 n'y a qu'à bien vouloir, pour parvenir à toutes les choses qui ne sont pas absolument impossibles *. Aimez autant la vérité que vous aimez votre santé, votre vanité, votre liberté, votre plaisir, votre fantaisie 2, vous la trouverez. Soyez aussi curieux pour trouver celui qui vous a fait, et à qui vous devez tout, que les hommes les plus grossiers sont curieux pour suivre un soupçon malin 3, pour contenter leur passion brutale, pour déguiser leurs desseins injustes et honteux : en voilà assez pour trouver Dieu et la vie éternelle v. Faites que l'homme soit en ce monde comme celui qui se trouverait à son réveil dans une île déserte et inconnue. Faites que l'homme,
1 II n'y a qu'à bien vouloir, etc. Vérité générale et absolue, que les phrases suivantes appliquent et restreignent à la circonstance actuelle.
2 Voire santé, votre vanité, etc. Gradation décroissante, qui de la santé, le premier bien, le plus cher a l'homme, va jusqu'à une simple fantaisie, en énumérant tous les objets qui lui font Taire de? prodiges de volonté.
3 Pour suivre un soupçon malin. Pour arriver à la découverte du mal qu'ils soupçonnent chez un autre. — Malin, malveillant ; c'est le vrai sens de ce mot que nous avons déjà rencontré. Voy. Le Tarlare, page 24, note 1.
* En voilà assez pour trouver Dieu et la vie éternille Belle opposition entre ce résultat sublime et les objets mi • iérables que l'homme se propose.
au lieu de s'amuser aux sottises qu'on nomme fortune ', divertissement, spectacles, réputation, politique, éloquence, poésie, ne soit occupé que de se dire à lui-même : Qui suis-je? où suis-je? d'où viens-je? par où suis-je venu ici? où vais-je? Pourquoi et par qui suis-je fait? Quels sont ces autres êtres qui me ressemblent et qui m'environnent? d'où viennent-ils? Je leur demande ce qu'ils me demandent, et nous ne saurions nous dire les uns aux autres ce que nous sommes, ni par où nous nous trouvons assemblés 2. Je n'ai nulle affaire dans ce coin de l'univers, où je suis comme tombé des nues 3, que celle d'être étonné de moi et de mon état, de découvrir mon origine et ma fin. Je n'ai que quatre jours * à passer dans cet état :- je ne dois les employer qu'à découvrir ce qui peut décider de moi. Je dois me défier de mon esprit, que je sens vain, léger, inconstant, présomptueux. Je dois aussi craindre mes passions folles et brutales : je n'ai qu'une seule affaire, qui est de m'étudier, de m'appro-
1 Aux sottises qu'on nomme, etc. Le moraliste chrétien flétrit du même nom, aussi bien les choses qui méritent quelque estime que celles qui n'ont aucune valeur, quand il les compare aux grandes vérités qu'il leur préfère.
2 Par où nous nous trouvons. Par où, par quelle cause.
Et par où l'un périt, un autre est conservé.
P. Corneille.
* Je n'ai nulle autre affaire... que celle d'être, etc. Ce complément, que celle d'être, est séparé de son antécédent par une proposition incidente ; ncus avons déjà vu un exemple de cette construction. Yoy. Mort d'Hercule, page 116, note 1. — Tombé des nues. Voy. Srulirjence des hommes à s'instruire sur la religion, page 189, note 4.
4 Que quatre jours. Ce terme précis peint mieux la brièveté de la vie que ne le feraient toutes les expressions abstraites.
fondir, et surtout de me vaincre, pour me rendre digne de parvenir à la vérité, supposé 1 que \p puisse parvenir jusqu'à elle. 11 est vrai qu'en la cherchant avec gêne et travail, je passerai peutêtre toute ma vie dans une peine stérile, sans pouvoir sortir de ces profondes ténèhres où je me vois comme abandonné; mais qu'importe? Cette courte vie n'est que le songe d'une nuit 2 : si peu ^ue je suive ma raison 5 avec courage, je dois être plus content de la passer dans une si raisonnable et si importante occupation, avec la consolation d'agir sérieusement en homme, que de m'abandonner à la folie de mes passions, qui se tourneraient en malheur pour moi. Il n'y a que la légèreté d'un esprit mou et sans ressource contre sa passion, qui me pût faire prendre le change* si honteusement. Dès qu'un homme sera homme de la sorte , il aura bientôt les yeux ouverts. Tous les autres hommes passent leur vie dans la caverne de Platon B, à ne voir que des ombres. Pourquoi les hommes ne feront-ils pas.
1 Supposé que. Ce participe pris adverbialement est du langage familier.
2 Le songe d'une nuit. Expression qui montre à la fois la brièveté et la vanité de la vie. Pindare n'exprime que la seconde idée, mais il la rend doublement, en appelant la vie le rêve d'une ombre : s/.iaj os-ipo;.
L'existence del'liomme est le rêve d'une ombrt. C Dela.vig.nk.
3 Si peu que. Tour peu que.
4 Prendre le change. Se tromper, prendre, changer une chose pour une autre.
5 La caverne de Platon. Ce philosophe suppose, au vu» livre de sa République, que des hommes nés dans une caverne, y ont toujours été enchaînés, la face tournée vers If fond, où vient frapper la lumière du jour. Ne pouvant point se rHourner iamais ils n'ont vu que les ombres de ceu»
pour faire la découverte d'eux-mêmes ', ce que fit ce Scythe Anacharsis 2, qui vint dans la Grèce1 chercher la vérité; et ce que faisaient les Grecs, qui allaient en Egypte *, en Asie 5, et jusque dans les Indes 6, chercher la sagesse? Il ne faut point oeaucoup de lumière pour apercevoir qu'on est dans les ténèhres; il ne faut pasêtrebien fort pour sentir son impuissance ; il ne faut pas être bien riche pour être las de sa pauvreté. Pour être un vrai philosophe, il ne faut que connaître qu'on ne Test pas ; il ne faut que vouloir savoir ce qu'on est, et qu'être étonné de ne le savoir pas. Un voyageur va au Monomotapa et au Japon 7, pour
qui passent devant leur caverne, et ces vaines apparences sont pour eux la réalité. Fénelon a employé aussi cette comparaison dans la Lettre sur les Occupations de l'Académie française. Voyez p. 25 de l'édition classique, annotée par M. Despois.
1 La découverte d'eux-mêmes, La découverte de leur origine, de leur nature, de leur destinée, etc.
2 Ce Scythe Anacharsis. Ce est emphatique, c'est-à-dire ce Scythe si connu. C'est la tradition du voyage de ce philosophe, qui a suggéré à Barthélémy le plan de son voyage en Grèce.
3 La Grèce. Contrée célèbre de l'Europe méridionale , qui se composait de quatres parties : la Grèce septentrionale, la Grèce proprement dite, la presqu'île du Péloponnèse et les îles. Voy. le Lexique déjà cité, au mot Grœcia.
1 L'Egypte Voy. L'Egypte sous Sésostris, p. 47, note 1.
5 En Asie. La seconde des trois parties du monde connu des anciens.
6 Les Indes. Grande région de l'Asie méridionale, que les anciens divisaient en deux parties limitées par le Gange. Voy. le Lexique au mot India.
7 Au Monomotapa et au Japon. C'est-à-dire dans les lieux les plus éloignés : Le Monomotopa, est situé dans l'Afrique-Australe, et le Japon à l'extrémité de l'Asie. Ces exemples actuels sont de nature à faire encore plas d'im pression que ceux des anciens.
DE FE^FXnv J9T
apprendre ce qui ne mérite nullement sa curiosité, et dont la découverte ne le guérira d'aucun de ses maux. Quand trouvera-t-on des hommes qui fassent, non pas le tour du monde, mais îe moindre effort de curiosité pour développer ie grand mystère de leur propre état? On parcourt les mers les plus orageuses pour aller chercher à quatre mille lieues d'ici le poivre et la cannelle; on surmonte les vents, les flots, les abîmes et les écueils pour avoir ce qui n'est presque bon à rien: on ne traverserait pas la Manche ! pour apprendre à être sage, bon, et digne d'un bonheur éternel.
En faut-il davantage pour confondre l'homme, pour le couvrir de honte sur son ignorance, pour le rendre inexcusable dans une indolence si dénaturée et dans une stupidité si monstrueuse*?
On dit hardiment qu'un villageois n'a pas assez d'esprit pour apprendre son catéchisme, pendant qu'il apprend sans peine toutes les chansons malignes et impudentes de son village, pendant qu'il use des déguisements les plus subtils pour cacher ses débauches et ses larcins.
L'esprit de chaque homme s'étend ou se raccourcit suivant l'application ou l'inapplication où il vit. I/esprit est comme un cuir souple qui prête 3. Il s'allonge et il s'élargit à proportion de
1 La Manche. Partie de l'Océan Atlantique, qui baigne la côte nord de la France et la côte sud de l'Angleterre, entre Calais et Douvres. Ce n'est qu'un bras de mer si étroit, qu'à l'œil nu on découvre les deux côtes. Elle est prise ici pour l'exemple d'un voyage fort court.
* Dénaturée. Contraire à sa nature. — Monstrueuse. Prodigieuse; le mot latin monstrum a ce sens.
3 Un cuir souple qui prête. Comparaison très-juste ei
^^onn? volonté et de l'exercice. Tournez autant Vesprit au bien qu'il est d'ordinaire tourne au niai: vous trouverez, par le seul amour du biiin, des ressources incroyables d'esprit pour arriver à 'a vérité', dans les hommes mêmes qui montrent )e moins d'ouverture *. (Lettres sur la religion.)