LA TERRE
Qui est-ce qui a suspendu ce globe de la terre, qui est immobile2? qui est-ce qui en a posé les fondements? Rien n'est, ce semble, plus vil qu'elle; les plus malheureux la foulent aux pieds3. Mai? c'est pourtant pour la posséder qu'on donne tous les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne pourrait le porter; il enfoncerait partout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier/ C'est du sein
gueillissait de ses vastes propriétés, lui montra sur la carte (où elles ne figuraient pas) l'Attique comme un point imperceptible, la Grèce à peine plus remarquable, et l'Europe elle-même bien peu étendue.
1 II admire de, etc II s'étonne. Le mot est pris dans le sens du mot latin mirari, qu'il a souvent dans le bon style. Les mêmes preuves de l'Existence de Dieu, tirées du spectacle des Merveilles de la Nature, se trouvent dans Massillon (paraphrase du psaume xvm.), dans L. Racine, Poëme de la Religion, dans Chateaubriand, Génie du Christianisme, 1. v.
2 Qui est immobile. Il ne s'agit pas d'immobilité réelle, mais de la stabilité apparente de la terre qui ne s'égare pas dans l'espace comme elle le ferait, si elle n'était régie par une cause conservatrice et souveraine. Fénelon ne songe pas probablement à révoquer en doute le double mouvement de la terre, de rotation sur elle même, et de circonvolution autour du soleil : n'oublions pas qu'il suppose un homme ignorant de toutes choses qui ne connaît que ce qui frappe «es yeux.
3 La foulent aux pieds. L'ont sous leurs pieds, mais sans songer la plupart du temps que c'est en effet le Drincipal et le dernier objet de l'ambition et de la cupidité.
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inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses, et elle seule devient tour à tour tous les biens que nous lui demandons : cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux; en une seine année, elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes1. Rien ne l'épuisé : plus on déchire ses entrailles2, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est point encore usée : elle ne ressent aucune vieillesse ; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. Mille générations ont passé dans son sein3 : tout vieillit, excepté elle seule; elle se rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque jamais aux hommes ; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes, en négligeant de la cultiver; c'est par leur paresse et par leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons : ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche* la terre pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers
1 Pour renouveler ses libéralités, etc. Ceci s'applique seulement au dernier mot de rémunération, semences, qui recommence en effet la série des transformations de U terre.
2 Ses entrailles, et plus haut, son sein inépuisable. Métaphores inévitables quand on parle de la terre. Le mot vieillesse les continue-
3 Dans son sein, et non pas seu.ement sur, puisque, comme il est dit plus loin, tout y rentre.
* En friche. Mot consacré, c'est-à-dire sans être cultivée
d'hommes et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres immenses qui sont vides et incultes; et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée.
La terre, si elle était bien cultivée, nourrirait cent fois plus d'hommes qu'elle n'en nourrit. L'inégalité même des terroirs 4, qui paraît d'abord un défaut, se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont descendus en la place que le Seigneur leur a marquée. Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées, on voit croître l'herbe fraîche pour nourrir les troupeaux ; auprès d'elles s'ouvrent de vasles campagnes, revêtues de riches moissons. Ici des coteaux s'élèvent comme en amphithéâtre, et sont couronnés de vignobles et d'arbres fruitiers ; là de hautes montagnes vont porter leur front glacé jusque dans les nues, et les torrents qui en tombent sont les sources des rivières. Les rochers, qui montrent leur cime escarpée, soutiennent la terre des montagnes, comme les os du corps humain en soutiennent les chairs 2. Cette variété fait le charme des paysages, et en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples3.
1 ^-rroirs, nom du sol considéré par rapport à ses qualités productives, comme plus bas : •/ n'y a point de terroir si ingrat qui n'ait quelque propriété; ici il est un peu plus général.
2 Comme les os du corps, etc Explication aussi juste qu'ingénieuse, puisque l'on compare toujours la terre à un vaste corps.
3 Cette variété fait le charme des paysages et en même temps, etc. C'est ainsi que se trouve justifiée l'opinion émise
Il n'y a point de terroir si ingrat ■ qui n'ait quelque propriété. Non-seulement les terres noires et fertiles, mais encore les argileuses et les graveleuses, récompensent l'homme de ses peines2 : les marais desséchés3 deviennent fertiles; les sables ne couvrent d'ordinaire que la surface de la terre; et quand le laboureur a la patience d'enfoncer, il trouve un terroir neuf, qui se fertilise à mesure qu'on le remue et qu'on l'expose aux rayons du soleil. Il n'y a presque point de terre entièrement ingrate, si l'homme ne se lasse point de la remuer pour l'exposer au soleil4, et s'il ne lui demande que ce qu'elle est propre à porter. Au milieu des pierres et des rochers on trouve d'excellents pâturages; il y a dans leurs cavités des veines que les rayons du soleil pénètrent, et qui fournissent aux plantes, pour nourrir les troupeaux, des sucs trèssavoureux. Les côtes même qui paraissent les plus stériles et les plus sauvages offrent souvent des fruits délicieux ou des remèdes très-salutaires, qui manquent dans les pays les plus fertiles.
D'ailleurs, c'est par un effet de la Providence que nulle terre ne porte tout ce qui sert à.
au début de ce développement : Yinégalitè des terroirs se tourne en ornement et en utilité.
1 Ingrat. Epithète consacrée pour exprimer la stérilité de la terre : elle vient de ce qu'alors le sol ne répond pas aux peines que prend le cultivateur.
2 Récompensant l'homme de ses peines. Ceci justifie lz note précédente.
3 Les marais desséchés. Apposition : quand ils on' été desséchés.
* Pour l'exposer au soleil. C'est une opinion émise par Xénophon dans ses OEconomiques.
8 C'est par un effet de la Providence divine, etc. Belle ci» plicilion des desseins de la Providence.
fiS MORCEAUX CHOISIS
la vie humaine; car le besoin invite les hommes au commerce, pour se donner mutuellement ce qui leur i .anque, et ce besoin est le lien naturel de la société entre les nations : autrement tous les peuples du monde seraient réduits à une seule sorte d'habits et d'aliments, rien ne les inviterait à se connaître et à s'entrevoir.
Tout ce que la terre produit , se corrompant , rentre dans son sein, et devient le germe d'une nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce qu'elle a donné, pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plantes et les excréments des animaux qu'elle nourrit, la nourrissent elle-même et perpétuent sa fertilité1. Ainsi plus elle donne, plus elle reprend; et elle ne s'épuise jamais, pourvu qu'on sache dans la culture lui rendre ce qu'elle a donné. Tout sort de son sein, tout' y rentre, et rien ne s'y perd. Toutes les semences qui y retour* nent se multiplient. Confiez à la terre des grains de blé ; en se pourrissant ils germent, et cette mère féconde vous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein, à condition qu'ils se reproduisent sans cesse? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de l'homme. ( Traité de l'existence de Dieu.)
1 Et perpétuent sa fertilité. Tout ce passage est un modèle disposition claire, simple et toujours noble d'idées fort belles dans le fond, mais dont la forme semblerait offrir des difPcullés pour les oreilles délicates. Fénelon, sans omettre aucun détail, sans reculer devant aucun mot, se tient ton