l'eau
Regardons maintenant ce -ju'on appelle l'eau : c'est un corps liquide, clair et transparent. D'un
1 En été ... en hiver, etc. Ce rapprochement des deux usages si différents de l'arbre , est trés-ingénieux. — Ils nourrissent la flamme qui, etc. Expression tout-à-fait poétique.
2 Semblent offrir leurs fruits à l'homme. Voyez °ollin, Traité des études, 1. VI.
3 Se préparent autour d'eux une nombreuse postérité, h est impossible de mieux dire que ces graines ou ces fruits germeront et produiront à leur tour des arbres ou des plantes.
* La terre qui ne change jamais, etc. Cette opposition de la nature immuable de la terre et des nombreuses variétés dont elle est le théâtre et la cause, est digne de remarque; L'antithèse est donc d'un bel effet.
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ooté *, il coule, il échappe, il s'enfuit ; Je Taufre, il prend toutes les formes des corps qui l'envi-, ronnent, n'en ayant aucune par lui-même. Si l'eau était un peu plus raréfiée, i elle deviendrai! une espèce d'air; toute la face de la terre serait sèche et stérile; il n'y aurait que des animaux volatiles; nulle espèce d'animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre ; il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l'eau en subtilisant l'air3, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fini* des?
Si l'eau était un peu plus raréfiée, elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu'on nomme vaisseaux ; les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans l'eau. Qui estce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration de parties 4 et un degré si précis de mouvement, pour rendre l'eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance, et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes masses? Elle est docile ; l'homme la mène, comme un cavalier mène son cheval sur la pointe des rênes3; il la distribue comme il lui plaît ; il l'élève
1 D'un côté,... de l'autre, etc. C'est-à-dire ici, en même temps, à la fois.
2 Raréfiée. Mot de la science physique ; il signifie, subtilisée, moins compacte.
3 Epaissir l'eau en subtilisant l'air. Ces deux mots expliquent le sens de raréfiée.
* Configuration de parties. L'eau étant un corps, ts compose de parties que les procédés de la science parviennent à dissoudre, et à séparer.
5 Comme un cavalier, etc. Belle comparaison qui exprime bien l'empire que l'homme exerce sur les eaux.— -Su*
sur .tes montagnes escarpées, et se sert de son poids même pour lui faire faire des chutes qui la font remonter autant qu'elle est descendue *. Mais l'homme qui mène les eaux avec tant d'empire est à son tour mené par elles. L'eau est une des plus grandes forces mouvantes que l'homme sache employer, pour suppléer à ce qui lui manque dans les arts les plus nécessaires, par la petitesse et par la faiblesse de son corps.
Mais ces eaux, qui, nonobstant leur fluidité,' sont des masses si pesantes, ne laissent pas de s'élever au-dessus de nos têtes, et d'y demeurer longtemps suspendues. Voyez-vous ces nuages qui volent comme sur les ailes des vents2? S'ils tombaient tout-à-coup par de grosses colonnes d'eaux, rapides comme des torrents, ils submergeraient et détruiraient tout dans l'endroit de leur chute, et le reste des terres demeurerait aride. Quelle main les tient dans ces réservoirs suspendus, et ne leur permet de tomber que goutte à goutte, comme si on les distillait par un arrosoir? D'où vient qu'en certains pays chauds, où il ne pleut presque jamais, les rosées de la nuit sont si
la pointe des rênes. Avec l'extrémité des rênes, en les faisant à peine sentir.
' Autant qu'elle est descendue. Les jets d'eau, les pièces de Versailles, par exemple, sont des effets d'une magnifique futilité de celte puissance de l'eau, puisqu'elles sont produites par des eaux tombant des hauteurs qui environnent la ville. — Mais on en fait aussi des applications aussi utiles que grandes, et les puits artésiens qui jaillissent naturellement, en sont un effet remarquable.
8 Sur les ailes des vents. — Super pennas ventorum Psaume, 103, v. 5.
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abondantes qu'elles suppléent au défaut de la pluie; et qu'en d'autres pays, tels que les bords du Nil f et du Gange 2, l'inondation régulière des fleuves en certaines saisons pourvoit à point nommé 3 aux besoins des peuples pour arroser les terres? Peut-on s'imaginer des mesures mieux prises pour rendre tous les pays fertiles?
Ainsi l'eau désaltère non-seulement les nommes, mais encore les campagnes arides *, et celui qui nous a donné ce corps fluide l'a distribué avec soin sur la terre, comme les canaux d'un jardin. Les eaux tombent des hautes montagnes où leurs réservoirs sont placés; elles s'assemblent en gros ruisseaux dans les vallées : les rivières serpentent dans les vastes campagnes pour les mieux arroser; elles vont enfin se précipiter dans la mer, pour en faire le centre du commerce à toutes les nations 5. Cet Océan, qui semble mLS au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est au contraire le rendezvous de tous les peuples, qui ne pourraient aller par terre d'un bout du monde à l'autre qu'avec des fatigues, des longueurs et des dangers incroyables. C'est par ce cbemin sans trace, au travers
1 Du Nil. Voy. Les bons Rois, page 16, note*.
* Du Gange. Le plus grand fleuve de l'Inde, qu'il divisai' en deux parties; descendu des monts Emodus (Himalaya). 11 sejelle dans le Gangeticus Sinus (golfe du Bengale). Voy. lo Lexique de géographie comparée de M. Mac Carlhy, au mol Gange, dans Q.-Curce, édit. classique de M. Ruelle.
3 A point nommé. Locution tamiliére : tempore dicto. précisément lorsque cela est nécessaire.
* Dèsalte"- les campagnes arides. Expression d'une belle poésie
5 A toutes les nations. Pour toutes les nations
des abîmes, que l'ancien monde donne la main au nouveau *, et que le nouveau prête à l'ancien tant de commodités et de richesses.
Les eaux distribuées avec tant d'art iont une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain 2. Mais, outre cette circulation perpétuelle de l'eau, il y a encore le flux et reflux de la mer. Ne cherchons point les causes de cet effet si mystérieux. Ce qui est certain, c'est que la mer vous porte et vous reporte précisément aux mêmes lieux à certaines heures. Qui est-ce qui la fait se retirer et puis revenir sur ses pas avec tant de régularité? Un peu plus, un peu moins de mouvement dans cette masse fluide déconcerterait toute la nature 3 : un peu plus de mouvement dans les eaux qui remontent inonderait des royaumes entiers. Qui est-ce qui a su prendre des mesures si justes dans des corps immenses? Qui est-ce qui a su éviter le trop et le trop peu ? Quel doigt a marqué à la merla borne immobile qu'elle doit respecter dans la suite de tous les siècles, en lui disant : Là vous viendrez briser l'orgueil de vos vagues 4.
Mais ces eaux si coulantes deviennent tout-àcoup pendant l'hiver dures comme des rochers; les sommets des hautes montagnes ont même en
' Donne la main au nouveau. Figure majestueuse, qui peint bien les rapports intimes des deux mondes.
8 Dans le corps humain. Cette expression continue la comparaison de la terre avec un corps, dont les rochers étaient les os, comme l'eau en est le sang.
* Déconcerterait toute la nature. Détruirait le concert^ l'harmonie de toute la nature.
♦ L'orgueil de vo$ vagues. Job. c. xxxvm, v. S.
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tout temps des glaces et des neiges, qui sont les sources des rivières, et qui, abreuvant les pâturages, les rendent plus fertiles. Ici les eaux sont douces pour désaltérer l'homme; là elles ont ur sel qui assaisonne et rend incorruptibles nos aliments. Enfin, si je lève la tête, j'aperçois dan, les nuées qui volent au-dessus de nous ded espèces de mers suspendues pour tempérer l'air r pour arrêter les rayons enflammés du soleil, etpoui arroser la terre quand elle est trop sèche. Quelle main a pu suspendre sur nos têtes ces grands re'servoirs d'eaux * ? Quelle main prend soin de ne les laisser jamais tomber que par des pluies mo dérées? (Traité de l'existence de Dieu.)
49 l'air.
Après avoir considéré les eaux, appliquonsnous à examiner d'autres masses encore plus étendues. Voyez-vous ce qu'on nomme l'air? c'est un corps si pur, si subtil et si transparent, que les rayons des astres situés dans une distance presque infinie de nous 2, le percent tout entier sans peine et en un seul instant, pour venir éclairer nos yeux. Un peu moins de subtilité dans ce corps fluide nous aurait dérobé le jour, ou ne nous aurait laissé tout au plus qu'une lumière sombre et confuse, comme quand l'air est plein de brouillards épais. Nous vivons plongé dans des
1 Ces grands réservoirs d'eaux. Cette idée a déjà été développée plus haut : Voyez-vous ces nuages, etc., page US, note 2.
8 Dans une distance. A une distance.
abîmes d'air, comme les poissons dans des abîmes d'eau. De même que l'eau, si elle se subtilisait !, deviendrait une espèce d'air qui ferait mourir les poissons, l'air, de son côté, nous ôterait la respiration s'il devenait plus épais et plus humide : alors nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi, comme un animal terrestre se noie dans la mer. Qui est-ce qui a purifié avec tant de justesse cet air que nous respirons? S'il était plus épais il nous suffoquerait ; comme s'il était plus subtil, il n'aurait pas cette douceur qui fait une nourriture continuelle du dedans de l'homme - : nous éprouverions partout ce qu'on éprouve sur le sommet des montagnes les plus hautes, où la subtilité de l'air ne fournit rien d'assez humide et d'assez nourrissant pour les poumons.
Mais quelle puissance invisible excite et apaise si soudainement les tempêtes de ce grand corps fluide? Celles de la mer n'en sont que les suites. De quels trésors sont tirés les vents qui purifient l'air, qui attiédissent les saisons brûlantes, qui tempèrent la rigueur des hivers, et qui changent en un instant la face du ciel? Sur les ailes de ces vents volent les nuées, d'un bout de l'horizon 3 à l'autre. On sait que certains vents régnent en certaines mers dans des saisons précises * : ils durent un temps réglé; et il leur en succède
1 Si elle se subtilisait. Voy. l'Eau, page 221, noie 5.
2 Une nourriture continuelle du dedans de l'homme. Qik fournit au dedans de l'homme une nourriture continuelle.
3 L' horizo». Voy. l'Ile et la grotte de Calypso, page 3, note 5.
* On sait que certains vents, etc. Par exemple les vent ététiens, les vents alizés, qui soufflent régulièrement pendant un certain temps, et dans certains lieux.
d'autres comme tout exprès 1 pour rendre les navigations commodes et régulières. Pourvu que les hommes soient patients et aussi ponctuels * que les vents, ils feront sans peine les plus longues navigations. (Traité de l'existence de Dieu.)