‹ Morceaux choisisChapitre 57 sur 164 · INSTINCT DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

INSTINCT DES ANIMAUX

Les animaux ont ce qu'on nomme un instinct, pour s'approcher des objets utiles , et pour fuir ceux qui peuvent leur nuire. Ne cher-

i Subtiliser est ici actif et matériel. Voyez L'Existence dt Dieu prouvée par le spectacle de la nature, page 208. note 1 : rendre plus subtils, plus fins et plus parfaits, les instruments, etc.

> Mille merveille inconnues. C'est là précisément le caractère de l'infini, en petitesse comme en grandeur, c'est que, si loin que l'art ou l'imagination pousse les divisions ou les multiplications, on ne peut atteindre des limites qu'il n'a pas, et il reste toujours infiniment plus à faire qu'oo n'a fait.

chons point en quoi consiste cet instinct; contentons-nous du simple fait, sans raisonner. Le petit agneau sent de loin sa mère, et court au-devant d'elle. Le mouton est saisi d'horreur aux approches du loup, et s enfuit avant que d'avoir pu le discerner. Le chien de chasse est presque infaillible pour découvrir par la seule odeur le chemin du cerf. 11 y a dans chaque animal un ressort impétueux qui rassemble tout à coup les esprits, qui tend tous les nerfs, qui rend toutes les jointures plus souples, qui augmente d'une manière incroyable dans les périls soudains la force, l'agilité, la vitesse et les ruses pour fuir l'objet qui le menace de sa perte. 11 n'est pas question ici de savoir si les bêtes ont de la connaissance : je ne prétends entrer en aucune question de philosophie. Les mouvements dont je parle sont entièrement indélibérés *, même dans la machine de l'homme. Si un homme qui danse sur la corde raisonnait sur les règles de l'équilibre, son raisonnement lui ferait perdre l'équilibre qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et sa raison ne lui servirait qu'à tomber par terre*. lien est de même des bêtes. Dites, si vous voulez, qu'elles

i Indélibérés. L'emploi de cet adjectif négatif est fort rare.

2 Qu'à tomber par terre. Tel est le raisonnement intempestif de Philaminte dans les Femmes savantes : De ta chute ignorant, ne vois-tu pas les causes, Et qu'elle vent d'avoir, du point fixe écarté Ce que nous appelons centre de gravité?

et la réponse du valet est exactement la conclusion de Féselon :

Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre.

Molière, les Femmes savantes, acte il), se 2,

raisonnent l, comme les hommes : en îe disant, vous n'affaiblissez en rien ma preure. Leur raisonnement ne peut jamais servir à expliquer les mouvements que nous admirons le plus ?n elles. Dira-t-on qu'elles savent les plus iines règles de 'a mécanique, qu'elles observent avec une justesse si parfaite quand il est question de courir, de sauter, de nager, de se cacher, de se replier, de dérober leur piste aux chien, ou de se servir de la partie la plus forte de leur corps pour se défendre? Dira-t-on qu'elles savent naturellement les mathématiques, que les hommes ignorent 2? Osera-t-on dire qu'elles font avec délibération et avec science tous ces mouvements si impétueux et si justes, que les hommes mêmes font sans étude et sans y penser? Leur donnera-t-on de la raison dans ces mouvements mêmes, où il est certain que l'homme «'en a pas?

C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes. Je le veux3; c'est en effet un instinct, mais cet instinct est une sagacité et une dextérité admirable, non dans la bête qui ne raisonne ni ne neut avoir alors le loisir de raisonner, mais dans

1 Dites si vous voulez qu'elles raisonnent. Ce raisonnement s'appelle en philosophie un dilemme. Il consiste à prouver qu'en admettant les deux hypothèses, en supposant qu'une chose soit ou ne soit pas, la conclusion est toujours la même. C'est ce que fait ici Fénelon : il croit que l'instinct ne provient d'aucun acte de l'intelligence, et il conclut qu'il est donc l'effet d'une cause supérieure ; que si l'on prétend au contraire que les bêtes raisonnent, le phénomène ne sera pas moins merveilleux, et prouvera toujours l'action du Créateur.

2 Que les hommes ignorent. Naturellement, et à moins de les avoir apprises.

3 Je U veux, y y consens; forme de concession.

la sagesse supe'rieure qui la conduit. Cet instinct du cette sagesse qui pense et veille pour la bête dans les choses indélibérées l, où elle ne pourrait ni veiller ni penser, quand même elle serait lussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de l'ouvrier qui a fait cette machine. Qu'on ne parle donc plus d'instinct ni de nature; ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. Il y a, dans ce qu'ils appellent nature et instinct, un art et une industrie supérieure, dont l'invention humaine n'est que l'ombre *. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a dans les bêtes un nombre prodigieux de mouvements entièrement indélibérés3, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit les règles. Voilà le fait indépendant de toute philosophie *; et le fait seul décide.

Que penserait-on d'une montre qui fuirait à propos, qui se replierait, se défendrait, et écha^. perait pour se conserver quand on voudrait la rompre? N'admirerait-on pas l'art de l'ouvrier? Croirait-on que les ressorts de cette montre se seraient formés, proportionnés, arrangés et unis par un pur hasard? Croirait-on avoir expliqué

1 Choses indélibérées. Signifie choses où l'on n'a pas 1© temps ou le moyen de délibérer.

s L'invention humaine. C'est-à-dire la puissance de l'homme pour inventer, pour créer. — N'est que l'ombre. N'est qu'une faible image.

3 Mouvements indélibérés. L'adjeclif reprend son sens direct. (Voy. plus haut, page 247, note 1.) Mouvement* q»p l'on n'a pas médités.

* Indépendant de toute philosophie. De tout raisonnement, de toute discussion.

nettement ces opérations si industrieuses, en parlant de Tinstinct et de la nature de cette montre, qui marquerait précisément les heures à son maître, et qui échapperait à ceux qui voudraient briser ses ressorts? (Traité de l'existence de Dieu.)

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