LA NOURRITURE
Qu'y a-t-il de plus beau qu'une machine qui se répare et se renouvelle sans cesse elle-même? L'animal, borné dans ses forces, s'épuise bientôt par le travail; mais plus il travaille, plus il se sent pressé de se dédommager de son travail * par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chaque jour la force qu'il a perdue. Il met au dedans de son corps une substance étrangère, qui devient la sienne par une espèce de métamorphose. D'abord elle est broyée, et se change en une espèce de liqueur 2; puis elle se purifie comme si on la passait par un tamis pour en séparer tout ce qui est trop grossier; ensuite elle parvient au centre ou foyer des esprits 3, où elle se subtilise * et devient du sang : enfin elle coule et s'insinue par des rameaux 5 innombrables pour arroser tous les membres ; elle se filtre 6 dans les chairs ; elle devient chair elle-même; et tant d'a-
1 Se dédommager de son travail. Réparer le dommage que lui a causé son travail.
3 Une espèce de liqueur. Que l'on appelle chyle, xvxôg, 3 Des esprits. Des esprits vitaux, anima.
* Se subtilise. Voy. L'Eau, page 221, note 3.
5 Par des rameaux. Les veines, qui ressemblent par leur disposition aux ramiGeations d'un arbre.
• Se filtre. S'insinue comme par les pores d'un filtre.
liments,, de liqueurs et de couleurs si différentes ne sont plus qu'une môme chair. L'aliment, qui était un corps inanimé, entretient la vie de l'animal, et devient l'animal même. Les parties qui le composaient autrefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui était, il y a quatre ans, un tel cheval n'est plus nue de l'air et du fumier l. Ce qui était alors du foin et de l'avoine est devenu ce même cheval si lier et si vigoureux : du moins il 2 passe pour le même cheval, malgré ce changement insensible de sa substance. (Traité de l'existence de Dieu.)