‹ Morceaux choisisChapitre 61 sur 164 · LE CORPS DE L'HOMME · texte numérisé non relu

LE CORPS DE L'HOMME

Ne nous arrêtons pas davantage aux animaux inférieurs à l'homme : il est temps d'étudier le fond de l'homme même, pour découvrir en lui celui dont on dit qu'il est l'image....

Il y a une portion de matière que je nomme mon corps, parce que ses mouvements dépendent de mon seul vouloir, au lieu que nul autre corps ne dépend de ma volonté. Cette portion de matière me paraît façonnée exprès pour toutes les fonctions auxquelles elle sert. Je vois un corps fait avec symétrie ; il est posé sur deux cuisses et sur deux jambes égales et bien proportionnées. Veux-je demeurer debout et immobile, mes cuisses et mes jambes sont droites et fermes comme des colonnes qui portent tout cet édifice. Au contraire, veux-je marcher, ces deux grandes colonnes se trouvent brisées par des jointures * : pendant que l'une demeure appuyée pour me soutenir, l'autre s'avance pour me porter vers les objets dont je veux m'approcher. Mais ce corps, en se penchant, sait se planter s, en sorte qu'il

1 Le corps de l'homme. Voy. Cicéron, de Nature deorum, c. 55, 56 ; et Fénelon, de VExittence de Dieu, où cette même description est présentée beaucoup plus longuement.

* Brisées par des jointures. Séparées en deux partiel exactes et régulières.

3 5e planter, Mot familier, qui par une figure empruntée à la solidité de l'arbre, exprime une attitude ferme.

garde un parfait équilibre pour ne tomber pas *. Le corps proportionné à ces deux soutiens, est fortifié par dt s côtes bien rangées en demi-cercle, qui viennent se joindre pardevant. Elles sortent toutes de l'épine du dos, qui est formée de vertèbres, c'est-à-dire de petits ossements très-durs emboîtés les uns dans les autres en sorte que le dos est tout ensemble très-droit et très-ferme quand il me plaît, et très-flexible pour se courber et pour se pencher dès que j'en ai besoin. Les côtes servent à renfermer et à tenir en sûreté les principaux organes qui sont comme le centre de la vie, et dont la délicatesse est extrême : elles laissent néanmoins entre elles un intervalle à l'endroit précis où j'en ai besoin, pour faciliter l'élargissement ou le resserrement de toutes ces parties internes par rapport à la respiration et aux autres opérations vitales. Mon cœur est comme la source d'où part avec impétuosité le sang qui va, par des rameaux innombrables 2, arroser et nourrir les chairs de tous les membres, de même que les rivières vont arroser et fertiliser toutes les campagnes. Ce sang, qui se ralentit dans sa course, revient des extrémités du corps au centre, pour s'y rallumer 3 et pour y reprendre de nouveaux esprits *. Les poumons sont des souf-

1 Pour ne tomber pas. Exemple remarquable de la construction de la négation ne pas. Voy. Portrait de Sésostris, page 52, note 3.

2 Par des rameaux innombrables. Voy. la Nourriture, page 250, note 5.

3 S'y rallumer. ..Expression figurée; s'y ranimer, comme le^it la phrase qui complète l'idée.

4 De nouveaux esprits. Voy. La Nourriture, page 250, note 5.

flets qui font la respiration. L'estomac est un réservoir qui reçoit tous les aliments : il a des sucs tout propres pour les dissoudre, et pour les convertir en une espèce de lait 1 qui devient ensuite du sang. Le gosier, quand il est bien formé, est le plus parfait de tous les instruments de musique. Tout est merveilleux dans le corps humain, jusqu'aux organes mêmes des fonctions les plus viles et les plus abjectes qu'on ne nomme pas 2. Il n'y a, dans tout ce corps, aucun ressort interne qui ne surpasse toute l'industrie des mécaniques. Vers le haut de ce corps pendent deux bras qui sont brisés par des jointures 3, en sorte qu'ils se meuvent presque en tout sens. Il sont terminés par deux mains qui s'allongent et qui se replient par les articles 4 des doigts armés d'ongles. Que pourrait-on jamais inventer de plus propre à saisir, à repousser, à porter, à traîner, à séparer les corps voisins, à démêler les choses entrelacées, à faire les ouvrages les plus rudes ou les plus délicats.

Au-dessus de ce corps s'élève le cou, qui se dresse ou se penche, qui se tourne à droite ou à gauche selon les besoins, et qui porte la tête, siège des principales sensations. Le derrière de la tête est cou-

1 En une espèce de lait. Voy. La Nourriture, page 250, note 2.

a Qu'on ne nomme pas. « Ut in aedificiis architecti arertunt àboculiset naribus dominoram ea quœ profluentia nécessaire tetri aliquid essent habitura: sic natura res similes proeuJ arnandavit à sensibus. » Cicéron, de Naturd deoruvi, 1. il, c. 56

3 Brisés par des jointures Voy. ibid. page 254, note 2.

* Les articles. On dit plus communément les articulations, arliculi. Ce mot a été pris ensuite au figuré, où il exprime les subdivisions d'un chapitre, d'un traité, etc.

vert de cheveux qui l'ornent et le fortifient. Le devant est le visage, où les deux yeux, égaux et placés avec symétrie, semblent allumés d'une flamme céleste. Le nez sert à relever le visage l, et il est en même temps l'organe de l'odorat. Les oreilles sont aux deux côtés pour entendre à droite et à gauche. Ces sensations principales sont doubles2, non-seulement pour les rendre plus promptes et plus faciles des deux côtés, mais encore pour préparer une ressource dans les accidents où l'un des deux organes serait blessé. La bouche est, par les lèvres, un grand ornement du visage. Quand elle s'ouvre, elle montre un double rang de dents, destinées à briser les aliments 3, et à en préparer la digestion. La langue, souple et humide, va toucher le palais et les dents en tant de manières, qu'elle articule assez de sons 4 pour en composer tout le langage du genre humain.

1 Relever le visage. Au figuré, lui donner une dignité el une grâce qu'il n'aurait pas sans lui. «Sans le nez, posé au milieu, lout le visage sérail plat et difforme. On peut juger de cette difformité, quand on a vu des hommes en qui cette partie du visage est mutilée. » Traité de l'Existence de Dieu.

2 Ces sensations principales sont doubles. Ont un double organe, pour parler plus exactement : le toucher, la vue, l'odorat, l'ouïe, sont servis par deux mains, deux jeux, deux narines, deux oreilles.

3 Briser les aliments. Les broyer, les réduire en morceaux, ce mot n'a plus le mémo sens que plus haut. 'Voy. ib., page 254, note 2.

* Articule assez de sons. Le sens du mot articule que nous venons de voir plus haut, page 256, note 4, indique la valeur du mot articuler au figuré, c'est-à-dire émettre des sons distincts, séparés nettement les uns des autres. Au contraire, on appelle cris» sons inarticulés, ceux qui sont codfus et indislincts.

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. (Réflexions sur la Religion.)

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