UNION DE l'àME ET DU CORPS
D'où vient que des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l'homme? d'où vient que les mouvements du corps donnent si promptement et si infailliblement certaines pensées à l'âme? d'où vient que les pensées de l'âme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps? d'où ^jjent que cette société 2 si régulière dure soixante-dix ou quatre-vingts ans sans aucune interruption? d'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si différentes fait un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible? Quelle main a pu lier ces deux extrémités3? Elles ne se sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire un pacte4 avec l'esprit; car elle n'a par elle-même
1 Quintessence sans nom. — Quinlum genus vacans nc~ mtne. Yoy. plus haut, page 264, note k.
* Cette société. Cette union. — Soixante-dix ou quatrevingts ans, durée ordinaire de la vie de l'homme.
3 Ces deux extrémités. L'abstrait est employé pour le concret. Ces deux êtres extrêmes, les plus différents l'un de l'autre.
* Faire un pacte... faire des conditions. Conclure nn traité, et en poser les conditions. Le verbe faire est plui restreint dans la seconde phrase que dans la première.
ni pensée, ni volonté, pour faire des conditions. D'un autre côté, l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la matière, et il ne pourrait être assujetti à ce pacte, s'il l'avait oublié. S'il avait résolu librement et par lui-même de s'assujettir à la matière, il ne s'y assujettirait que quand il s'en souviendrait, et quand il lui plairait. Cependant il est certain qu'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente.
D'ailleurs, quand même l'esprit se serait assujetti volontairement à la matière, il ne s'ensuivrait pas que la matière fût mutuellement. assujettie à l'esprit. L'esprit aurait, à la vérité, certaines pensées quand le corps aurait certains mouvements; mais le corps ne serait point déterminé à * avoir à son tour certains mouvements dès que l'esprit aurait certaines pensées. Or, il est certain que cette dépendance est réciproque. Rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étaient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit. Le corps se meut, et à l'instant l'esprit est forcé de penser 2 avec plaisir ou avec douleur à certains objets. Quelle main également
1 Déterminé à avoir, etc. Sens matériel du mot, poussé à, entraîné d, comme il est dit un peu plus loin.
J Forcé de penser. Mot choisi dans l'ordre intellectuel, parcequ'il s'agit de l'esprit : au contraire, l'action de la matière était exprimée par des mots qui représentaient une dée matérielle : déterminé à> comme s'il était entrainét
3tC.
DE FENELON. 267
puissante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer le joug et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable l?... Quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'ii sache comment cette union s'est faite? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible2? (Traité de l'existence de Dieu.)