‹ Morceaux choisisChapitre 65 sur 164 · EMPIRE DE l'aUE SUR LE CORPS · texte numérisé non relu

EMPIRE DE l'aUE SUR LE CORPS

Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain dans son étendue bornée, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout-à-coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de la mécanique. Comme 1" Ecriture 3 nous représente Dieu qui dit après la création de l'univers : Que la lumière soit, et elle fut * ; de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation, fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même cette parole si intérieure, si

1 Inviolable. Qu'elles ne peuvent ni détruire, ni même suspendre.

* Pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible, etc. Pour, de manière à. — Correspondance, rapports mutuels. — Police, gouvernement, Tïo/.trtia.

3 L'Ecriture. l'Écriture par excellence, l'Écriture Sainte, les Livres Saints; on les appelle aussi les Ecritures.

» Et elle fut. Genèse, c. i, v. 3.

simple et si momentanée l : que mon corps se meuve; et il se meut. A cette simple et intime 8 volonté, toutes les parties de mon corps travaillent déjà, tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit, comme si chacun de ses organes les plus secrets entendait une voix souveraine et toute-puissante. Voilà sans doute la puissance la plus simple et la plus efficace 3 qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connaissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité 4 lui attribuent dans tout l'univers. L'attribueraije à mon faible esprit ou plutôt à. la puissance qu'il a sur mon corps, qui est si différente de lui ? croirai-je que ma volonté a cet empire suprême par son propre fonds, elle qui est si faible et si imparfaite? Mais d'où vient que, parmi tant de corps, elle n'a ce pouvoir que sur un seul ? nul autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun autre?

Cette puissance, qui est si souveraine, est en même temps aveugle. Le paysan le plus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que le philosophe le mieux instruit de l'anatomie B. L'esprit

1 Momentanée. Qui ne dure qu'un moment.

i Intime. Intérieure. Intimus, superlatif qui correspond au eompanatif interior, formé lui même de la préposition intrà.

3 Efficace. Fécond en effets, en résultats; quod efficit.

* Persuadés de la Divinité. De l'existence et de la puissance de la Divinité.— Dans tout l'univers, c'est-à-dire sur «Dut l'univers.

6 Le mieux instruit de l'anatomie. Qui connaît le mieui

du paysan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons qu'il ne connaît pas, et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer, et sans savoir où ils sont, il les trouve; il s'adresse précise'ment à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres.

Un danseur de corde ne fait que vouloir !, et ù l'instant les esprits coulent avec impétuosité, tantôt dans certains nerfs, et tantôt en d'autres; tous ses nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandez-lui quels sont ceux qu'il a mis en mouvement, et par où il a commencé à les ébranler : il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire; il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine.

Le joueur de luth, qui connaît parfaitement toutes les cordes de son instrument, qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après l'autre de ses doigts, s'y méprend 2, mais l'àme, qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos, sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force ; et elle ne s'y mécompte point 3. Quel prodige ! mon esprit commande à ce qu'il ne connaît pas et qu'il ne peut voir, à ce qui ne le

la structure du corps humaia. — Anatomie, voy page 262, note 2.

1 Ne fait que vouloir. Ne fait pas autre chose que vouloir. — Seulement, tanlum.

* S'y méprend. S'y trompe, prend l'an pour l'autre. — 5e méprendre, se mal prendre.

3 Ne s'y mécompte point. Yerb^ d'un usage assez rare ; le substantif mécompte, au cont: aire, est fort ordinaire. Mècompte^ mauvais compte, au figuré, déception.

connaît point, et qui est incapable de connaissance; et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! que de puissance11. L'aveuglement est de l'homme 2; mais la puissance de qui est-elle! à cpii l'attribuerons-nous, si ce n'est à celui qui voit ce que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surpasse 3? Mon âme a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent, et qu'elle connaît très-distinctement, aucun ne se remue ; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté : il n'y a qu'un seul corps, que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre 4. A l'égard de ce corps, elle n'a qu'à vouloir, et tous les ressorts de cette machine, qui lui sont inconnus, se meuvent à propos et de concert p^ur lui obéir5. (Traité de V existence de Dieu.)

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