‹ Morceaux choisisChapitre 67 sur 164 · OPERATION DU CERVEAU · texte numérisé non relu

OPERATION DU CERVEAU

L'empire de l'âme sur les organes corporels se montre principalement par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Je connais tous les corps de l'univers qui ont frappé mes sens depuis un grand nombre d'années : j'en ai des images distinctes qui me les représentent, en sorte que je crois les voir lors même qu'ils ne sont plus. Mon cerveau est comme un cabinet de peintures dont tous les tableaux se remueraient et se rangeraient au rré du maître de la maison. Les peintres, pai leur art, n'atteignent jamais qu'à une ressemblance imparfaite. Pour les portraits que j'ai dans la tête l, ils sont si fidèles, que c'est en les consultant que j'aperçois les défauts des peintres, et que je les corrige en moi-même. Ces images, plus ressemblantes que les chefs-d'œuvre de l'art des peintres, se gravent-elles dans ma tête sans aucun art ? est-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes ? S'il y a de l'art, il ne vient pas de moi ; car je trouve au dedans de moi ce recueil d'images, sans avoir jamais pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre. Mais encore toutes ces images se présentent et se retirent, comme il me plaît, sans faire aucune

1 Pour les portraits, etc. Pour ce qui est de, quant aux portraits, quod attinet ad. — Portraits, ne S!$nifie pas seulement ici la reproduction du visage de telle ou telle personne, mois de tous \es êtres et de tous les objets de la nature.

confusion1 : je les rappelle 2, elles viennent; je les renvoie, elles se renfoncent 3 je ne sais où : elles s'assemblent ou se séparent, comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent, ni ce qu'elles sont : cependant je les trouve toujours prêtes.

L'agitation * de tant d'images anciennes et nouvelles qui se réveillent, qui se joignent, qui se séparent, ne trouble point un certain ordre qu'elles ont. Si quelques-unes ne se présentent pas au premier ordre, du moins je suis assuré qu'elles ne sont pas loin : il faut qu'elles soient cachées dans certains recoins enfoncés 5. Je ne les ignore point comme les choses que je n'ai jamais connues ; au contraire, je sais confusément ce que je cherche. Si quelque autre image se présente en la place de celle que j'ai appelée, je la renvoie sans hésiter, en lui lisant : es n'est pas vous dont j'ai besoin. Mais où sont doLc ces objets à demi oubliés? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les y cherche, et que je les y trouve. Enfin, comment y sont-ils, puisque je les y cherche longtemps en vain? où vont-ils?

« Je ne suis plus, dit saint Augustin 6, ce que j'étais lorsque je pensais ce que je n'ai pu retrou-

1 Sans faire aucuns confusion. Sans se confondre entre elles.

* Je les rappelle, etc. Voy. Le Cerveau, page 271, note 1 3 Se renfoncent, etc. Voy. ibid. page 271, note 2.

* L'agitation. Le mouvement : sens précis du mot, agitare, fréquentatif d'agere.

5 Recoins enfoncés. Partie reculée du cerveau : recoin est familier.

Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée.

Boileau, Le Lutrin, ch. ipr

c Dit saint Augustin — De Anima et ejus origine, 1. iv, 0. 7, § 10.

ver. Je ne sais, continue ce Père, comment il ar* rive que je sois ainsi soustrait à moi-même et privé de moi, ni comment est-ce que je suis ensuite comme rapporté et rendu à moi-même. Je suis comme un autre homme, et transporté ailleurs, quand je cherche, et que je ne trouve pas ce que j'avais confié à ma mémoire. Alors nous ne pouvons arriver jusqu'à nous ; nous sommes comme si nous étions des étrangers éloignés de nous : nous n'y arrivons que quand nous trouvons ce que nous cherchons. Mais où est ce que nous cherchons, si ce n'est au-dedans de nous ? et qu'est-ce que nous cherchons, si ce n'est nous-mêmes?...)) Une telle profondeur nous étonne.

Je me souviens distinctement d'avoir connu ce que je ne connais plus; je me souviens de mon oubli même; je me rappelle les portraits de chaque personne, en chaque ?ge de la vie où je l'ai vue autrefois. La même personne repasse plusieurs fois dans ma tête : d'abord je la vois enfant, puis jeune, et enfin âgée. Je place des rides 1 sur le même visage où je vois d'un autre côté les grâces tendres de l'enfance; je joins ce qui n'est plus avec ce qui est encore, sans confondre ces extrémités 2. Je conserve un je ne sais quoi qui est tour à tour toutes les choses que j'ai connues depuis que je suis au monde. De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degrés de lumière, toutes les couleurs et toutes leurs nuances ;

1 Je place des rides, etc. Expression figurée. Jevois coavert de rides le même visage qui, etc.

* Extrémités. Choses extrêmes, les plus opposées, let vlus é't ignées l'une de l'autre.

enfin toutes les figures qui ont passé par mes sens, et qu'ils ont confiées à mon cerveau l.

Je renouvelle, quand il me plaît, la joie que 'ai ressentie il y a trente ans : elle revient; mais quelquefois ce n'est plus elle-même; elle paraît sans me réjouir : je me souviens d'avoir été bien aise 2 et je ne le suis point actuellement dans ce souvenir. D'un autre côté, je renouvelle d'anciennes douleurs : elles sont présentes, car je les aperçois distinctement telles qu'elles ont été en leur temps : rien ne m'échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments ; mais elles ne sont plus elles-mêmes, elles ne me troublent plus, elles sont émoussées 3. Je vois toute leur rigueur, sans les ressentir; ou si je la ressens, ce nvest que par représentation, et cette représentation d'une peine autrefois cuisante * n'est plus qu'un jeu : l'image des douleurs passées me réjouit 5. Il en est de même des plaisirs. Un coeur vertueux s'afflige en rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés : ils* sont présents, car ils se montrent avec tout ce qu'ils ont eu de plus doux et de plus flatteur; mais ils ne sont plus euxmêmes, et de telles joies ne reviennent que pour affliger6.

* Confiées à mon cerveau. Celte dernière phrase indique comment tout ce qui vient d'être dit au sujet des objets» perçus par la vue pourrait être reproduit au sujet du témoignage des autres sens, et sur les phénomènes de l'ordre intellectuel ou moral, que le cerveau conserve également.

* Bien aise. Joyeux, expression familière.

3 Emoussées. Métaphore, appliquée à tous les sentiments, et empruntée au tranchant d'une lame que l'usage émousse,

* Cuisante. Yoy. Mort d'Àdraste, page 167, note 1.

6 Me réjouit. Sentiment naturel. Voy. Phil.,p. 137, note 4. 6 Que pour affliger. Antithèse, et en même temps contrepartie du sentiment qui vient d'être exprimé.

Voilà donc deux merveilles e'galement incompréhensibles : l'une, que mon cerveau soit une espèce de livre, ou il y ait un nombre presque inlini d'images et de caractères rangés avec un ordre que je n'ai point fait, et que le hasard n'a pu faire; car je n'ai jamais eu la moindre pensée ni d'écrire rien dans mon cerveau, ni d'y donner aucun ordre aux images et aux caractères que j'y traçais : je ne songeais qu'à voir * les objets, lorsqu'ils frappaient mes sens. Le hasard n'a pu non plus faire un si merveilleux livre ; tout l'art même des hommes est trop imparfait, pour atteindre jamais à une si haute perfection. Quelle main donc a pu le composer?

La seconde merveille que je trouve dans mon cerveau, est de voir que mon esprit lise wec tant de facilité tout ce qui lui plaît dans ce livre intérieur; il lit ces caractères qu'il ne connaît point. Jamais je n'ai vu les traces empreintes dans mon cerveau ; et la substance de mon cerveau ellemême, qui est comme le papier du livre, m'est entièrement inconnue .Tous ces caractères innombrables se transposent2, et puis reprennent leur rang pour m'obéir. J'ai une puissance comme divine sur un ouvrage que je ne connais point, et qui est incapable de connaissance: ce qui n'entend rien, entend ma pensée, et l'exécute dans le moment 3. La pensée de l'homme n'a aucun empire sur les corps; je le rois en parcourant toute la nature. Il n'y a qu'un

- Voir, ou, plus généralement, percevoir : on seul sens fst pris pour exemple de tous, comme nous l'avons déjà ïemarqué. Yoy. plus haut page 275, note 1. * Se transposent. Se déplacent, intervertissent leur ordre 8 Dans le moment. Dans le moment même où je pense.

seul corps que ma simple volonté remue, comme si elle était une divinité; et elle en remue tous les ressorts les plus subtils, sans les connaître l. Qui est-ce qui l'a unie à ce corps, et lui a donné tant d'empire sur lui? (Traité de l'existence de Dieu.)

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