GRANDEUR ET FAIBLESSE DE L'ESPRIT HUMAIN
L'esprit de l'homme présente un mélange incompréhensible de grandeur et de faiblesse. Sa grandeur est réelle ; il rassemble sans confusion le passé avec le présent, et il perce 2 par ses raisonnements jusque dans l'avenir; il a l'idée des corps et celle des esprits; il a l'idée de l'infini môme, car il en affirme tout ce qui lui convient, et il en nie3 tout ce qui ne lui convient pas... Ce même esprit qui voit sans cesse l'infini et dans la règle de l'infini toutes les choses finies \ ignore
1 Sans les connaître. Cette idée a été déjà développée. Voy. Empire de l'âme sur le corps, page 267
* // perce. .Métaphore très-juste, puisqu'il s'agit de faits Inconnus et éloignés. La même figure se trouve dans pènétrer, perspicere, expressions de la même idée.
s // en affirme... il en nie... Le pronom en donne de la concision au tour, employé au lieu de à son sujet, par rapport à lui.
* Et dans la règle de l'infini toutes les choses finies. « On ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de l'infini. Or, on ne pourrait jamais se représenter la privation de l'infini, si on ne concevait l'infini même ; comme on ne pourrait concevoir la maladie, si on ne concevait la santé, dont elle n'est que la privation. Od ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif", qu'en
aussi à l'infini tous les objets qui l'environnent : il s'ignore profondément lui-môme; il marche comme à làtonsdans un abîme de ténèbres : il ne sait ni ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur tous ies ressorts de ce corps qu'il ne connaît point. Il ignore ses propres pensées et ses propres volontés : il ne sait avec certitude ni ce qu'il croit, ni ce qu'il veut. Souvenl il s'imagine croire et vouloir ce qu'il n'a ni cru ni voulu. Il se trompe; et ce qu'il ademeilleur,c'estde le reconnaître. Il joint à l'erreur des pensées le dérèglement de la volonté ; et il est réduit à gémir dans l'expérience de sa corruption K
Voilà l'esprit de l'homme, faible, incertain, borné, plein d'erreurs. Qui est-ce qui a mis l'idée de l'infini, c'est-à-dire du parfait, dans un sujet si borné et si rempli d'imperfection? (Traité de l'existence de Dieu.)