‹ Morceaux choisisChapitre 70 sur 164 · NOUS TENONS LA PENSEE D'UN ETRE SUPERIEUR · texte numérisé non relu

NOUS TENONS LA PENSEE D'UN ETRE SUPERIEUR

Il faut donc que le moi qui n'était point pensant, il y a cent ans, soit devenu pensant par le bienfait d'un être supérieur qui, ayant la pensée par soi en plénitude *, a pu la faire passer en moi, qui étais le néant. Il faut qu'il ait la pensée en lui jusqu'au point de la pouvoir donner à qui ne l'a pas ; il faut qu'il ait pu me faire passer du néant de la pensée à une pensée existante; il faut qu'il soit créateur en moi, au moins de ce degré d'être dont j'étais le pur néant quand je n'étais qu'un peu de matière 2. Ainsi ma conclusion est absolument indépendante de la question qu'on agite pour savoir si mon âme est distinguée de mon corps 3. Sans entrer dans cette question, je trouve tout ce qu'il me faut pour parvenir à mon unique but *. Si les âmes sont distinguées des corps, je demande qui est-ce qui a uni mon corps et mon âme? qui estce quia jointdeux natures si dissemblables5? Elles ne sont point associées par un pacte qui ait été fait librement entre elles. Le corps n'en est pas capable : l'âme ne se souvient pas de l'avoir fait, et

1 Par soi en plénitude. Par soi-même, en pleine et immense abondance.

2 Au moins de ce degré d'être dont j'étais le pur néant, etc. Il faul qu'il ait créé en moi, sinon la matière, au moins ce degré d'existence, la pensée, qui me manquait entièrement.

3 Est distinguée de mon corps. Est nn être particulier et distinct de mon corps, ou s'ils sont inséparables.

* Mon unique but. L'existence d'un être supérieur, de qui nous avons reçu la pensée.

6 Deux natures si dissemblables. Voy. Union de l'âme et du corps, page -2G5

elle s'en souviendrait, si elle l'avait fait par choix ' ; de plus, si elle Pavait fait librement, elle finirait ce pacte quand il lui plairait, au lieu qu'elle ne saurait 2 le finir sans détruire les organes du corps. D'ailleurs les autres êtres semblables à moi 3, loin d'avoir fait en moi cette union ou société mutuelle, sont dans le même cas, et en cherchent comme moi une cause supérieure. Enfin d'où vient une différence que j'éprouve entre la portion de matière que j'appelle mon corps, et tous les autres corps voisins? J'ai beau vouloir que les autres corps se remuent, il ne s'en meut aucun : ma volonté n'a pas même, quand elle est seule, le pouvoir de remuer le moindre atome : mais pour la masse de mon corps, ma volonté n'a qu'à vouloir, cette masse obéit à l'instant. Je veux, et tous mes membres se tournent comme il me plaît. Qui est-ce }ui m'a donné cette puissance absolue sur eux, pendant que je suis si impuissant sur tous les autres corps voisins ? Si au contraire mon âme n'est que mon corps devenu pensant, je demande qui est-ce qui a créé dans mon corps ce degré d'être, savoir, la pensée qui n'y existait pas.

Ce premier être, que je reconnais pour la source féconde de tous les autres, m'a donc tiré du néant ;

1 Par choix. Par un acte de sa volonté.

* Elle ne saurait, etc. Pour l'intelligence de la phrase, il faat remarquer que ce conditionnel équivaut au présent, elle ne peut, et le distinguer des autres qui, exprimant des suppositions, sont de véritables conditionnels.

3 D'ailleurs tes autres êtres, etc. Sous cette forme qui •emble indiquer une idée secondaire, se trouve une partie importante de raisonnement : la pensée m peut nous avoir été donnée par un être semblable à nous. Reste donc la né~ eessité d'un créateur suprême.

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je n'étais rien, et c'est par lui seul que j'ai commencé à être tout ce que je suis; c'est en lui que j'ai l'être, le mouvement et la vie. Il m'a tiré du néant pour me faire tout cequeje suis; ilme soutient encore à chaque moment comme suspendu par sa main en Pair 1 au-dessus de l'abîme du néant, où je retomberais d'abord2 par mon propre poids, s'il me laissait à moi-même; et il me continue l'être qui ne m'est point naturel 3, et auquel il m'élève sans cesse, malgré ma fragilité, par on bienfait qui a besoin d'être renouvelé en chaque instant de ma durée. Je ne suis donc qu'un être d'emprunt *, qu'un demi-être, qu'un être qui est sans cesse entre l'être et le néant, qu'une ombre ue l'Etre immuable. Cet être est tout, et je ne suis rien; du moins je ne suis qu'un faible écoulement de sa plénitude sans bornes. Je n'ai pas seulement reçu de sa main certains dons : ce qui a reçu le premier de ces dons est le néant; car il n'y avait rien en moi qui précédât tous ses dons,

1 Comme suspendu par sa main en l'air au-dessus de l'abîme, ou je retomberais... par mon propre poids. Suite de métaphores nécessaires pour rendre sensible une idée abstraite que nous aurions peine à nous représenter sans figures. S'il est permis de comparer des situations si différentes, Auguste emploie une métaphore semblable, pour reprocher à Cinna son peu de mérite et sa faiblesse.

Ma faveur f:iit ta gloire, et ton pouvoir en vient,

Elle seule t élève, et seule te soutient ;

Et, pour te faire choir, je n'aurois aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.

P. Corneille, Cinna, acte v, se. i.

' D'abord. Aussitôt. Voy. Polycrate, page 172, note 3. 3 L'être qui ne m'est point naturel. L'existence qui ne m'appartient pas par ma nature.

* Un être d 'emprunt. Qui n'existe pas par lui-même, maiâ qui emprunte à un autre son existence.

et qui fût à portée de les recevoir. Le premier de ces dons qui a fondé tous les autres, est ce que j'appelle moi-même; il m'a donné ce moi; je lui dois non-seulement tout ce que j'ai, mais encore tout ce que je suis. 0 incompréhensible don, qui est bientôt l exprimé selon notre faible langage, mais que l'esprit de l'homme ne comprendra jamais dans toute sa profondeur ! Ce Dieu qui m'a fait, m'a donné moi-même à moi-même ; le moi que j'aime tant n'est qu'un présent de sa bonté : ce Dieu doit donc être en moi, et moi en lui, s'il m'est permis de parler ainsi, puisque c'est de lui que je tiens ce moi. Sans lui je ne serais pas moimême; sans lui je n'aurais ni le moi que je puisse aimer, ni l'amour dont j'aime ce moi, ni la volonté qui l'aime, ni la pensée par laquelle je me connais. Tout est don : celui qui reçoit les dons est lui-même le premier don reçu 2. (Lettre sur la divinité de la religion.)

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