LA RAISON ET LA VERITE SONT UNIVERSELLES
Deux hommes qui ne se sont jamais vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un de l'autre, et qui n'ont jamais eu de liaisons avec aucun autre homme qui ait pu leur donner des notions com-
i Bientôt exprimé. — Bientôt, breviler, en peu de paroles.
2 Est lui-même le premier don reçu. Tout ce dernier développement, qui commence à ces mots : je n'ai pas seulement reçu, etc., renferme l'idée la plus abstraite et la plus subtile, puisqu'il s'agit continuellement d'exprimer la négation de l'existence ; elle est poursuivie dans ses moindrei deuils avec une analyse délicate, et une clarté remarquable.
munes, parlent aux deux extrémités de la terre sur un certain nombre de vérités, comme s'ils étaient de concert. On sait infailliblement par avance dans un hémisphère ce qu'on répondra dans l'autre sur ces vérités. Les hommes de tous les pays et de tous les temps , quelque éducation qu'ils aient reçue , se sentent invinciblement assujettis à penser et à parler de même. Le maître qui nous enseigne sans cesse nous fait penser tous de la même façon *. Dès que nous nous hâtons de juger, sans écouter sa voix avec défiance de nous-mêmes 2 , nous pensons et nous disons des choses pleines d'extravagance.
Ainsi ce qui paraît le plus à nous, et être le fond de nous-mêmes3, je veux dire notre raison,
1 Le maître qui nous enseigne sans cesse. « C'est un maître intérieur, qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes jugements : en l'écoutant, je m'instruis, en m'écoutant moi-même, je m'égare. Ce maître est partout ; et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers àl'aulre, à tous les hommes comme à moi. Pendant qu'il me corrige en l'r.ince, il corrige d'autres hommes k la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, par les mêmes principes. » Fénelon. — ...Est quidem vera lex, recta ratio, naturae congruens, diffusa in omnes, constans, sempiîerna : ....nec est quaerendus explanator, aut interpres ejus alius. Nec erit alia lex Romae, alia Athenis, alia posthac ; sed et omnes gentes, et omni tempore una lex et sempiterna, etimmortalis continebit ; unusque erit communis quasi magister et imperator omnium Deus. Cicéron.
2 Avec défiance de nous n'est qu'un modificatif de écouter sa voix, et le tout est régi par la préposition sans. Si l'on voyait là, comme certains éditeurs, deux membres :1e phrases distincts, il en résulterait un contre-sens: nous nous hâtons de juger avec défiance de nous-mêmes.
3 Le fond de nous-mêmes. J.a partie la plus intime, labass de notre être, fundamenlum.
est ce qui nous est le moins propre, et qu'on doit croire le plus emprunté1. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil , dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux 2.
Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point, avec un empire absolu, tous les hommes les moins raisonnables, et fait qu'ils sont toujours tous d'accord, malgré eux 3, sur ces points. C'est elle qui fait qu'un sauvage du Canada 4 pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs et latins les ont pensées. C'est elle qui fait que les géomètres chinois 5 ont trouvé à peu près les mêmes vérités que les Européens, pendant que ces peuples si éloignés étaient inconnus les uns aux autres. C'est elle qui fait qu'on juge au Ja-
Emprunté. Étranger, venu du dehors.
Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, etc. Racine, Athalie, acte il, se. V.
1 A nos yeux. Ces deux comparaisons de la lumière et de Pair font bien comprendre comment la raison nous vient, comme eux, du dehors.
3 D'accord malgré eux. Exemple d'antimése heureuse, parce qu'elle est dans l'idée aussi bien que dans l'expression.
* Du Canada. Le Canada, vaste contrée de l'Amérique septentrionale, autrefois colonie française, appartient aux Anglais depuis 1765.
5 Les géomètres chinois. Les Chinois, sont un peuple qui forme un immense empire de l'Asie orientale ; les mathématiques, l'astronomie et l'histoire naturelle sont les sciences les plus cultivées chez eux.
pon ' comme en France , que deux et deux font quatre; et il ne faut pas craindre qu'aucun peuple change jamais d'opinion là-dessus. C'est elle qui fait que les hommes pensent encore aujourd'hui sur divers points comme on pensait il y a quatre mille ans 2. C'est elle qui donne des pensées uniformes aux hommes les plus jaloux et les plus irréconciliables entre eux : c'est elle par qui es hommes de tous les siècles et de tous les pays sont comme enchaînés autour d'un certain centre immobile, et qui les tient unis par certaines règles invariables, qu'on nomme les premiers principes, malgré les variations infinies d'opinions qui naissent entre eux de leurs passions, de leurs distractions3 et de leurs caprices, pour tous leurs autres jugements moins clairs . C'est elle qui fait que les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu au vice , et qu'ils sont réduits à faire semblant5 d'être justes, sincères, modérés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des autres.
i Au Japon. Le Japon, vaste état de l'Asie, composé de quatre grandes îles principales et de plusieurs petites.
* Il y a quatre mille ans. L'énumération des pays les plus opposés et des dates les plus reculées établit l'inviolabilité de la raison dans tous les temps et dans tous les lieux.
3 Distractions. Dérangement de l'attention, par suite, erreur : ces métaphores se continuent : distrahi, errare.
* Leurs autres jugements moins clairs. Qui portent sur des idées moins claires, moins évidentes.
B Faire semblant. Expression simple et familière : le sabstantif semblant, surtout joint à une épithéte, est du aneil leur style :
Quoi, sous un beau semblant de ferveur si touchante Cacher un cœur si double, une âme si méchante!
MoufcRC, le Tartuffe, acte v, »c. i Et même sans épithéte:
On ne parvient point à estimer ce qu'on voudrait pouvoir estimer, ni à mépriser ce qu'on voudrait pouvoir mépriser. On ne peut forcer cette barrière éternelle de la vérité et de la justice. Le maître intérieur, qu'on nomme raison, Ift reproehe intérieurement avec un empire absolu. Il ne le souffre pas, et il sait borner la folie la plus impudente des nommes. Après tant de siècles de règne effréné du vice , la vertu est encore nommée vertu ; et elle ne peut être dépossédée de son nom par ses ennemis les plus brutaux et les plus téméraires.
De là vient que le vice, quoique triomphant dans Je monde, est encore réduit à se déguiser sous le masque de l'hypocrisie ou de la fausse probité, pour s'attirer une estime au'il n'ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi, malgré toute son impudence, il rend un hommage forcé à la vertu l, en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau, pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre*. On critique, il est vrai, les hommes vertueux , et ils sont effectivement toujours répréhensibles en cette vie par leurs imperfections : mais les hommes les plus vicieux ne peuvent venir à bout d'effacer en eux l'idée de la vraie vertu. Il n'y a point encore
Non, vous dis-je, on devroit châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblants d'amitié.
Molière, le Misanthrope, acte I, se-. I.
1 // rend un hommage forcé à la vertu. « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, k Larochefobcault.
* Qu'elle se fait rendre. Tout ce passage sur la puissance irrésistible de la vérité et de la vertu est aussi beau par Vé* évation du style que par la ferce èe§ pensées.
DE FENELON. 28V
eu d'homme sur la terre qui ait pu gagner *, ni sur les autres, ni sur lui-même, d'établir dans le monde qu'il est plus estimable d'être trompeur que d'être sincère; d'être emporté et malfaisant5 que d'être modéré et de faire du bien. (Traité de l'existence de Dieu.)