UNE VÉRITÉ PRIMITIVE ÉCLAIRE TOUS LES ESPRITS
Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne qui s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination , et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supérieure, universelle et immuable. Ainsi tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée3, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment. Tous les hommes sont raisonnables de la même raison* qui se communique à eux selon divers degré: : il y a un certain nombre de sages; mais la sagesse
1 Gagner ni sur les autres. Celte locution est dérivée du latin vincere, qui a ce sens de persuader:
Nec v'ncet ratio hoc tantumdcni ut peocet idem que (Jui, etc.
Horace, Satires, 1. I, sat. 5, v. 1 1 5, édit. cl iS3. de M. A. de Wailly.
2 Malfaisant, appliqué à l'homme, a un peu vieilli : ou dit bien un être malfaisant, une bête malfaisante.
D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat.
La Fontaine, liv. ix, fable rvn.
8 Participée. Dont il reçoit une part qu'il tient d'un autre C'est un exemple peut-être unique de ce verbe au passif.
4 Raisonnables de la même raison, etc. Eclairés de la même raison. Cotte tautologie, insiste davantage sur l'idée.
aO MORCEAUX CHOISIS
où ils puisent comme dans la source1, et qui les fait ce qu'ils sont, est unique.
Où est-elle cette sagesse*? Où est-elle cette raison commune et supérieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et ir parfaites du genre humain ? Où est-il donc cet oracle qui ne se tait jamais, et contre lequel ne peuvent jamais rien tous les vains préjugés des peuples? Où est-elle cette raison qu'on a sans cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d'entendre sa voix? Où est-elle*cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde*? Où est-elle cette pure et douce lumière qui nonseulement éclaire les yeux ouverts*, mais qui ouvre les yeux fermés , qui guérit les yeux malades , qui donne des yeux à ceux qui n'en ont pas pour la voir; ?nfin qui inspire le désir d'être éclairé par elle , et qui se fait aimer par ceux même qui craignent de la voir? Tout œil la voit; et il ne verrait rien s'il ne la voyait pas, puisque c'est par elle et à la faveur de ses purs rayons qu'il voit toutes choses. Comme le soleil sensible5 éclaire tous les -:orps, de même ce soleil d'intelligence éclaire
i Comme dans la source de toute raison. Voy. Les bons rois, page 40, note 1.
2 Où est-elle cette sagesse? etc. Mouvement plein d'éloquence.
3 Venant en ce monde. — Quae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. Evangile selon saint Jean, c. i, v. 9.
* Eclaire les yeux ouverts^ etc. La lumière a besoin d'êire personnifiée, pour qu'on lui attribue les divers actes énumérés à la suite; sans cela certaines métaphores seraient peu justes, comme : la lumière qui ouvre les yeux, qui donne des yeux, etc.
B Le soleil sensible. Matériel, qui tombe sous les sens
tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la lumière1; au contraire., l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du soleil. Tout de même mon esprit n'est point la raison primitive , la vérité universelle et immuable ; il est seulement l'organe par où passe cette mmière originale2, et qui en est éclairé.
Il y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre3, et il luit en même temps dans les deux hémisphères ; il brille autant sur nous la nuit que is jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme : on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché : un homme n'a jamais besoin de dire à un autre : Retirezvous , pour me laisser voir ce soleil ; vous me dérobez ses ravons; vous enlevez la portion qui m'est due *.
Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre ; il éclaire
1 N'est point la lumière. Cette comparaison a déjà été indiquée. Voy. la Raison et la Vérité sont universelles, page 286, note 2.
2 Originale. Première, qui est la source et le principe des autres lumières.
3 Ne laisse aucune ombre, etc. Tout ce beau développement montre la supériorité de ce soleil sur le soleil sensible, et combien le terme de comparaison est inférieur^ l'objet comparé.
v Qui m'est due. Allusion à la réponse faite par Diogèo« •e cynique à Alexandre le Grand.
les sauvages mêmes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière ; et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle, qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre ' qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets ; et nous ne pouvons rien juger que par elle , comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil.
Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire ; mais nous ne pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il faut toujours revenir à lui, et l'écouter, pour la décision2. Si un homme nous disait qu'une partie égale le tout dont elle est partie3, nous ne pourrions nous empêcher derire, et il se rendrait méprisable, au lieu de nous persuader : c'est au fond de nous-mêmes, par la consultation du maître intérieur, que nous avons besoin de trouver les vérités qu'on nous enseigne, c'est-à-dire qu'on nous propose extérieurement.
Ainsi, à proprement parler, il n'y a qu'un seul
1 Quelque lumière sombre. Quelque reste de lumière incertaine. Voy. Les Champs-Elysées, page 50, note 2.
- Pour la décision. Quand il s'agit de décider.
8 Dont elle est partie. Dont elle est une partie. Le contraire, c'est-à-dire la partie est plus petite que le tout, est une des vérités absolues, qui ne peuvent être démontrées, et que l'on appelle axiomes. La science en admet plusieurs, par exemple : ia ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre; le (,out est égal à la réunion de ses parties, etc., etc.
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véritable mailre qui enseigne lout, ei sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans cette école intime, où il parle seul. C'est là que nous recevons ce que nous n'avions pas ; c'est là que nous apprenons ce que nous avions ignoré ; c'est là que nous retrouvons ce que nous avions perdu par l'oubli ; c'est dans le fond intime de nous-mêmes qu'il non* garde certaines connaissances comme ensevelies , qui se réveillent au besoin; c'est !à que nous rejetons le mensonge que nous avions cru l.
Loin de juger ce maître , c'est par lui seul que nous sommes jugés souverainement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir2; mais, en l'écoutant, nous ne pouvons le contredire. Rien ne ressemble moins à l'homme que ce maître invisible qui l'instruit et le juge avec tant de rigueur et de perfection. Ainsi notre raison , bornée , incertaine , fautive , n'est qu'une inspiration faible et momentanée d'une raison primitive, suprême et immuable, qui se communique avec mesure3 à tous les êtres intelligents.
On ne peut point dire que l'homme se donne lui-même les pensées qu'il n'avait pas; on peut encore moins dire qu'il les reçoive des autres hommes, puisqu'il est certain qu'il n'admet et ne lent rien admettre du dehors sans le trouver aussi
1 C'est là que nous rejetons., etc. C'est là que reconnaissant la fausseté de ce que nous avions cru, nous le rejeton».
- X»us étourdir. Fermer nos yeux et nos oreilles à la voix de la vérité.
J Avec mettre. M°dérément, dans une mesure restreinte, c'es». pourruoj notre raison est bornée, incertaine, fautive.
dans son propre fonds l, en consultant au-dedans de soi les principes de la raison, pourvoir si ce qu'on lui dit y répugne. Il y a donc une école intérieure où l'homme reçoit ce qu'il ne peut ni se donner, ni attendre des autres hommps qui vivent d'emprunt2 comme lui.
Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : l'une est moi-même ; l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est moi est très-imparfaite, fautive, incertaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée ; enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt 3. L'autre est commune à tous les hommes, supérieure à eux; elle est parfaite, éternelle, .immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux , et à redresser tous les esprits qui se trompent ; enfin incapable d'être jamais ni épuisée ni partagée , quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est cette raison parfaite, qui est si près de moi, et si différente de moi? Où est-elle?" Il faut qu'elle soit quelque chose de réel; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner le^ natures imparfaites. Où est-elle cette raison suprême? îVesl-elle pas le Dieu que je cherche? Traif Je l'existence de Dieu.)
1 Dans son propre fonds. Dans le fonds tfundus) de connaissances qu'il trouve en dedans de lui. 11 faut distinguer le sens comme l'orthographe de ce mot de celui que nous avons trouvé dans: La Raixonet la Vérité sont universelles, page 283, note 3.
2 Qui vivent d'emprunt. Expression absolue, restreinte par l'idée dont il s'agit : qui vivent d'emprunt en fait de raison, qui n'ont qu'une raison d'emprunt. Voy. 1° Nous tenons la pensée d'un être suprême, page 285, note h. 2° La Raison et la Vérité sont univertUie», page 286, note t
3 Que d'emprunt. Voy. la noie précédente.
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