‹ Morceaux choisisChapitre 74 sur 164 · UNE PREMIERE CAUSE DANS L UNIVERS · texte numérisé non relu

UNE PREMIERE CAUSE DANS L UNIVERS

Tout porte donc la marque divine dans l'univers ; les ci eux, la terre, les plantes, les animaux et les hommes plus que tout le reste. Tout nous monlir> un dessein suivi, un enchaînement de causes nt bal ternes conduites avec ordre par une cause supérieure.

Il n'est point question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y trouve viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme1, qui les produit par son dérèglement ; ou de celle de Dieu, toujours sainte et toujours juste , qui veut tantôt punir les hommes infidèles, et tantôt exercer par les méchants les bons qu'il veut perfectionner2. Souvent même ce qui parait défaut à notre esprit borné, dans un endroit séparé3 de l'ouvrage, est

1 Libre et déréglée de C homme, v Je suis libre, et je n'en puis douter : j'ai une conviction intime et inébranlable que je puis vouloir et ne vouloir pas, qu'il y a en moi une élection (un chois), non-seulement entre le vouloir et le nonvouloir, mais encore entre diverses volontés sur la variété des objets qui se présentent. « Je sens, comme dit l'Ecriture, que je suis dans la main de mon conseil. » Ecclésiasle, t. xv, v. 11. — Fénelon. « Je sens que j'ai un vouloir, pour ainsi dire, à deux tranchants, qui peut se tourner à son choix vers le oui et vers le non, vers un objet ou vers un autre. Je ne connais point d'autre raison de mon vouloir, que mon vouloir même. » Idem.

* Quil veut perfectionner. C'est l'explication que donne la religion de l'existence du mal moral en ce monde.

3 Dan» un endroit séparé. Dans une partie prise séparéiucnt.

un ornement par rapport au dessein généra), que nous ne sommes pas capables de regarder ' avec des vues assez étendues et assez simples poira* connaître la perfection du tout. Ps'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blâme témérairement 2 certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir assez pénétré toute l'étendue de leurs desseins? C'est ce qu'on éprouve tous les jours pour les ouvrages des peintres et des architectes.

Si des caractères d'écriture étaient d'une grandeur immense, chaque caractère, regardé de près, occuderait toute la vue d'un homme ; il ne pourrait en apercevoir qu'un seul à la fois, et il ne pourrait lire, c'est-à-dire rassembler les lettres et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. 11 en est de même des grands traits que h Providence forme dans .a conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. Il n'y a que le tout qui soit intelligible, et le tout est" trop vaste pour être vu de près. Chaque événement est comme un caractère particulier qui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne signifie rien s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en Dieu à la fin des siècles, dans son vrai point de vue, le total des événements du genre humain3, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, et leurs pro-

1 Regarder a ici un sens très-large : embrasser.

5 Témérairement, {temerè.) A la légère, sans connaissance de cause. C'est ce qu'on appelle un jugement téméraire.

3 Des événements du genre humain. Expression assez remarquable : On dit plutôt les événements d'une époque, d'une guerre, que d'un homme, d'un peuple, du genre humain.

portions par rapport aux desseins de Dieu ', nous nous écrierons : Seigneur, il n'y a que vous de juste et de sage!

On ne juge des ouvrages des hommes qu'en examinant le total : chaque partie ne doit point avoir toute perfection 2, mais seulement celle qui lui convient dans Tordre et dans la proportion des différentes parties qui composent le tout. Dans un corps humain, il ne faut pas que tous les membres soient des yeux ; il faut aussi des pieds et des mains. Dans l'univers, il faut un soleil pour le jour; mais il faut aussi une lune pour la nuit ". C'est ainsi qu'il faut juger de chaque partie par rapport au tout; toute autre vue4 est courte et trompeuse. Mais qu'est-ce que les faibles desseins des hommes . si on les compare avec celui de la création et du gouvernement de l'univers ! Autant que 6 le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant, dit Dieu dans les Ecritures6, mes voies7 et mes

1 Leurs proportions par rapport, etc. La place qu'ils occupaient, le rôle qu'ils jouaient par rapport, etc. Dans quelle proportion ils entraient dans le dessein général.

2 Toute perfection. Toute espèce de perfection.

Tout animal n'a pas toute propriété.

La l o.ntaine, liv. m, fable 17.

3 Pour la nuit. Nec tibi occurrit perfecta universitas, nia ubi majora sic praeslo sunt, ut minora non desint. Saiht- Augustin. De libero arbitrio, liv. 111, c. vm, n" 25 ( citation

k Toute autre vue. Toute autre manière d'envisager la chose.

5 Autant que. Voy. Y lie de Crète, page 80, note 2.

6 Dans les Ecritures, lsaïe, c. lv. y. 9. — Les Ecritures, voy. Empire de l'âme sur le corps, page 267, note 5.

7 Mes voies. Expression de l'Ecriture, la voie que je suis, ie plan que je me propose. Via en latin et 000$ en grec, «'emploient dans ie même sens.

pensées sont-elles * élevées au-dessus des vôtres. Que l'homme admire donc ce qu'il entend, et qu'il se taise sur ce qu'il n'entend pas.

Mais, après tout, les vrais 2 défauts mêmes de cet ouvrage ne sont que des imperfections que Dieu y a laissées pour nous avertir qu'il l'avait tiré du néant. Il n'y a rien dans l'univers qui ne porte et qui ne doive porter également ces déuv caractères si opposés : d'un côté le sceau de l'ouvrier sur son ouvrage3; de l'autre coté la marque du néant d'où il est tiré, et où il peut retomber à toute heure. C'est un mélange incompréhensible de bassesse et de grandeur, -'e fragilité dans la matière et d'art dans la façon. La main de Dieu éclate * partout, jusque dans un ver de terre. Le néant se fait sentir partout, jusque dans les plus vastes et les plus sublimes génies.

Tout ce qui n'est point Die une peut avoir qu'il ne perfection bornée; et ce qui n'a qu'une perfection bornéedemeure toujours imparfait par l'endroit où la borne se fait sentir, et avertit que l'on y pourrait encore beaucoup ajouter. La créature serait le Créateur même, s'il ne lui manquait rien; car elle aurait la plénitude de la perfection, qui est

1 Sont-elles. Tour qui n'a d'inlerrogatn que la forme, amenée par la construction de la phrase. Du resle, on pourrait supprimer ce double sujet, et laisser le verbe seulement.

2 Les vrais défauts. Si toutefois il y en a qui, échappant à notre intelligence, ne rentrent pas dans Tordre général.

3 Le sceau de l'ouvrier. La marque de la toute-puissance du Créateur

4 Éclate. Brille, apparaît. Belle opposition. Le plus imperceptible ouvrage atteste par quelque côte la perfection de son auteur; et le plus beau, le plus grand, trahit son propre néant par quelque endroiL

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la divinité même : dès qu'elle ne peut être inlinie, il faut qu'elle soit bornée en perfection , c'est-àdire imparfaite par quelque côté. Elle peut avoir plus ou moins d'imperfection; mais enfin il faut qu'elle soit toujours imparfaite. Il faut qu'or» puisse toujours marquer l'endroit précis où elle manque, et que la critique 1 puisse dire : voilà ce qu'elle pourrait encore avoir, et ce qu'elle n'a pas.

Qu'on étudie le inonde tant qu'on voudra; qu'on descende au dernier détail ; qu'on fasse l'anatomie du plus vil animal2; qu'on regarde de près le moindre grain de blé semé dans la terre et la manière dont ce germe se multiplie; qu'on observe attentivement les précautions avec lesquelles un bouton de rose «épanouit au soleil et se referme la nuit : on y trouvera plus de dessein, de conduite 3 et d'industrie que dans tous les ouvrages de l'art. Ce que l'on appelle même l'art des hommes n'est qu'une faible imitation du grand art qu'on nomme les lois de la nature, et que les impies n'ont pas eu honte d'appeler le hasard aveugle.

Faut-il donc s'étonner si les poètes ont animé k

1 La critique (x/scvai juger). Le jugement exercé sur elle. Nous avons vu l'emphr de ce mot appliqué à l'homme: les critiques malins, voy. Le Tartare, page 2i, note 1.

2 L'anatomie du plus vil animal. Le nom de la science (voy. Supériorité du corps de l'homme, page 262, note 2) est ici restreint à son application sur un individu.

3 Conduite. Suite, enchaînement, deductic

4 Animé a ici un sens particulier, donner une âme, presque une intelligence, et non-seulement le mouvement; per* nmnifier les éléments, les objets inanimés.

tout Funivers, s'ils ont donné des ailes aux vents k, et des flèches au soleil 2; s'ils ont peint les fleuves qui se hâtent 3 de se précipiter dans la mer, et les arhres qui montent vers le ciel pour vaincre les rayons du soleil par l'épaisseur de leurs ombrages? Ces figures ont passé même dans le langage vulgaire * : tant il est naturel aux hommes de sentir l'art dont toute la nature est pleine. La poésie ne fait qu'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur qui fait tout en elles. Du langage figuré des poètes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent les poètes5. Ils ont supposé un art, une puissance, une sagesse, qu'ils ont nommée numen, dans les créatures même les plus privées d'intelligence : chez eux les fleuves ont été des dieux, et

1 Des ailes aux vents.

. . . Madidic Notus evolat alis.

Ovide, Mêtam., cl», i, v. 264.

8 Des flèches au soleil.

Non radii solis, neque lucida tela diei, etc. Lucrèce.

3 Qui se hâtent, etc.

. . . Properantis aquae per amaenos ambilus agros.

Horace, Art poét., v. 17.

* Dans le langage vulgaire, II est presque impossible do trouver une expression appliquée à un être matériel et inintelligent, qui n'emporte cependant l'idée d'un acte délibéré et intelligent.

5 Dont les théologiens furent les poètes. Le nom de valet signiBe également poêle, et prophète, devin, prêtre. Sacer interpresque deorum Orpheus.

Horace, Art poét, v. 391-39».

Sic honor et nomen dhnnis vatibus atque Carmiuibus ven»*

Ibid., v. 400-401.

DE FÊNELON. 305

les fontaines des naïades ; les bois et les montagnes ont eu leurs divinités particulières; les fleurs ont eu Flore1, et les fruits Pomone2. Plus on contemple sans prévention toute la nature, plus on y découvre partout un fonds inépuisable de sagesse, qui est comme Tàrne de l'univers. (Traité de l'existence de Dieu)

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