PRIÈRE A DIEU, A LA VUE DES MERVEILLES DE LA RATURE
0 mon Dieu ! si tant d'hommes ne vous découvrent point dans ce beau spectacle que vous leur donnez de la nature entière, ce n'est pas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main; mais les sens et les passions qu'ils excitent, emportent toute l'application de l'esprit. Ainsi , Seigneur, votre lumière luit dans les ténèbres ; et ies ténèbres sont si épaisses, qu'elles ne la comprennent pas1. Vous vous montrez partout, et partout les hommes distraits négligent de vous apercevoir. Toute la nature parle de vous, et retentit de votre saint nom, mais elle carie à des sourds dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent toujours eux-mêmes2. Vous êtes auprès d'eux, et au-dedans d'eux ; mais ils sont fugitifs et errants hors d'euxmêmes. Ils vous trouveraient, ô douce lumière ! ô éternelle beauté toujours ancienne et toujours nouvelle3! ô fontaine* des chastes délices! ô vie
* Ne la comprennent pas. voy. De la lumière divine qui éclaire, ele , page 296, note 2.
- Dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent, pour ne point entendre. oAures habenl et non audient. n l'saunn1. xill, vers. 14.
8 Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, Saint- Augustin, Confessions, liv. \, c. 27, n. 38.
* O fontaine. Terme métaphorique moins usité que son •ynonyme source.
pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablemeni î s'ils vous cherchaient au -dedans d'eux-mêmes ; mais les impies ne vous perdent qu'en se perdant l. Hélas ! vos dons qui leur montrent la main d'où ils viennent, les amusent ? jusqu'à les empêcher de la voir. Ils vivent de vous, et ils vivent sans penser à vous; ou plutôt iis meurent auprès de la vie 3, faute de s'en nourrir : car quelle mort n'est-ce point de vous ignorer ! Ils s'endorment dans votre sein tendre et paternel ; et, pleins des songes trompeurs qui les agitent pendant leur sommeil , ils ne sentent pas la main puissante qui les porte4. Si vous étiez un corps stérile , impuissant et inanimé-, te' qu'uni fleur qui se flétrit, une rivière qui coule5, une maison qui va tomber en ruine, un tableau qui n'est qu'un amas de couleurs pour frapper l'imagination6, ou un métal inutile qu'j n'a qu'un peu d'éclat, ils vous apercevraient, et vous attribueraient follement la puissance de leur donner quelque plaisir- quoique en effet le plaisir ne puisse venir
1 Ne vous perdent qu'en se perdant. Ne vous perdent que parce qu'ils se perdent eux-mêmes, et ne peuvent vous perdre sans se perdre aussi.
2 Les amusent. Les occupent inutilement. Yoy. Les principales vérités de la religion démontrées par la ruison, page 180, note 1. — Jusqu'à les empêcher. Au point de les empêcher.
3 Auprès de la vie. Auprès de ce qui leur donnerait la vie, comme l'avare auprès des trésors dont il ne sait point user. — Faute de s'en nourrir. Tour elliptique très-usité, c'est-à-dire parce qu'ils manquent à s'en nourrir.
* Qui les porte. Yoy. Nous tenons la pensée d'un être supérieur, page 283, note 1.
5 Qui coule, — dont l'eau, coule et nous échappe.
6 Un amas de couleurs pour frapper l'imagination. Pour est elliptique, an, lieu de destiné à.
des choses inanimées qui ne l'ont pas, et que vous en soyez Tunique source. Si vous n'étiez donc qu'un être grossier, fragile et inanimé, qu'une masse sans vertu1, qu'une ombre de l'être, votre nature vaine occuperait leur vanité2, vous seriez un objet proportionné à leurs pensées basses et brutales. Mais, parce que vous êtes trop audedans d'eux-mêmes, où ils ne rentrent jamais, vous leur êtes un Dieu caché3; car ce fond intime d'eux-mêmes est le lieu le plus éloigné de leur vue, dans l'égarement où ils sont. L'ordre et la beauté que vous répandez sur la face de vos créatures sont comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux malades. Quoi donc! la lumière qui devrait les éclairer, les aveugle ! et les rayons du soleil même * empêchent qu'ils ne l'aperçoivent ! Enfin, parce que vous êt:s une vérité trop haute et trop pure pour passe: par les sens grossiers5, (es hommes rendus semblables aux bêtes ne peuvent vous concevoir: comme si l'homme ne connaissait pas tous les jours la sagesse et la vertu, dont aucun de ses sens néanmoins ne peut lui rendre témoignage; car elles n'ont ni son, ni couleur, ni odeur, ni goût, ni figure, ni aucune qualité sensible. Pourquoi donc, ô mon Dieu! douter plutôt de vous que de ces autres choses très-
1 Sans vertu. Sans force, voy. Mort d'Hercule, page 113, Dote 2.
2 Votre nature vaine occuperait leur vanité. La phrase suivante explique cette antithèse.
3 Vous leur êtes. Vous êtes pour eux, à leurs yeux.
* Les rayons du soleil même. De la lumière par excel- 'ei.ee : l'expression peut s'entendre et au simple et au figuré.
5 Passer par les sens. Etre transmise à la raison par les sens.
réelles et très-manifestes, dont on suppose l U vérité certaine dans toutes les affaires les plus sérieuses de la vie, et lesquelles2, aussi bien que vous, échappent à nos faibles sens. 0 misère ! ô nuit affreuse qui enveloppe les enfants d'Adam 3 ! ô monstrueuse stupidité! ô renversement de tout l'homme * ! l'homme n'a des yeux que pour voir des ombres, et la vérité lui paraît un fantôme : ce qui n'est rien est tout pour lui ; ce qui est tout ne lui semble rien. Quevois-je dans toute la nature? Dieu, Dieu partout, et encore Dieu seul 5. Quand je pense, Seigneur, que toul l'être est en vous, vous épuisez et vous engloutissez, ô abîme de vérité 6, toute ma pensée; je ne sais ce que je deviens : tout ce qui n'est point vous disparaît , et à peine me reste-t-il de quoi me trouver encore moi-même. Qui ne vous voit point7 n'a rien vu ; qui ne vous goûte point, n'a jamais rien senti: i! est comme s'il n'était pas; sa vie entière n'est qu'un songe. Levez-vous, Seigneur, levez-vous ;
1 Dont on suppose, donl on admet, dont on croit la vérité, etc.
2 Lesquelles. Cet adjectif se rapporte à ces choses (la sagesse et la vertu) bien qu'il soit éloigné de cet antécédent.
3 Les enfants d'Adam. Qualification qui désigne l'homme et la nature humaine par le nom du premier homme.
k Renversement. C'est-à-dire que l'ordre naturel est renversé, interverti.
5 Dieu, Dieu partout, et encore Dieu seul. Accumulation dont l'effet est de constater sa présence unique et universelle Dieu, Dieu partout, et non-seulement cela, mais encore Dieu seul.
6 Vous épuisez et vous engloutissez, ô abîme de vérité ! Ces trois expressions concourent à l'ensemble d'une même métaphore.
7 Qui ne vous voit point. Ellipse, au lieu de celut qui, i* phrase a plus de vivacité.
DE FENELON. 309
qu'à votre face1 vos ennemis se fondent comme la cire, et s'évanouissent comme la fumée! Malheur à l'âme impie qui, loin de vous, est sans Dieu, sans espérance, sans éternelle consolation ! déjà heureuse2 celle qui vous cherche, qui soupire, et qui a soif de vous 3 ! mais pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la lumière de votre face, dont votre main a essuyé les larmes, et dont votre amour a déjà comhlé les désirs ! Quand sera-ce, Seigneur? 0 beau jour sans nuage et sans fin, dont vous serez vous-même le soleil , et où vous coulerez au travers de mon cœur, comme un torrent de volupté ! A cette douce espérance, mes os tressaillent, et s'écrient4: Qui est semblable à vous? Mon cœur se fond, et ma chair tombe en défaillance, ô Dieu de mon cœur, et mon éternelle portion5!