‹ Morceaux choisisChapitre 78 sur 164 · ÉTERNITÉ ET IMMENSITE DE DIEU · texte numérisé non relu

ÉTERNITÉ ET IMMENSITE DE DIEU

Les idées d'éternité et d'immensité nous surmontent2 par leur caractère d'infini, et nous échappent par leur simplicité : on veut toujours rentrer dans le composé 3, dans le fini , dans le nombre et la mesure. Ainsi, on imagine, contre ses propres idées4, une fausse éternité qui n'est qu'une suite ou succession confuse de siècles à l'infini, et une fausse immensité qui n'esi qu'une composition confuse d'espaces et de substances à l'infini 5 : mais tout cela n'a aucun rapport à l'éternité et à l'immensité véritable.

1 Pour l'amour duquel tout ce qui est a reçu l'être. Tout ce qui est, a reçu l'être pour aimer son créateur, et non pour soi-même; manquer à cet amour, c'est s'égarer, c'est vouloir une chose monstrueuse.

2 Nous surmontent. Sont au-dessus de notre intelligence; surpasser, est plus usité dans ce sens.

3 Rentrer dans le composé. Revenir à une durée, à une étendue, composées, Unies, quelque grandes qu'on les imagine, au lieu d'être simples et infinies, comme l'éternité et l'immensité.

* Contre ses propres idées. Contrairement à ce qu"on se propose soi-même, l'infini.

3 D'espaces et de substances à l'infini. On multiplie les années ou les siècles, et les espaces les plus vastes que l'on connaisse par milliers, et par millions, de manière à ce que l'imagination éblouie ne peut en entrevoir le terme, et ce-

Les successions de siècles, ces assemblages d'espaces remplis par des substances, sont divisibles, et par conséquent ont essentiellement des bornes, quoique je ne me représente pas actuellement et distinctement ces bornes en considérant ces deux objets. Ainsi , quand je leur attribue l'infini, je me contredis moi-même par distraction , et je dis une chose qui ne peut avoir aucun sens.

La seule véritable manière de contempler l'éternité et rimmensité de Dieu , c'est de bien croire qu'il ne peut être en aucun temps ni en aucun lieu1; que toutes les questions du temps et du lieu sont impertinentes - à son égard ; qu'il y faut répondre, non par une réponse cafégoiique3 et sérieuse, mais en se rappelant leur absurdité, et en leur imposant silence pour toujours. Ces deux eboses, savoir l'éternité et l'immensité, ont entre elles un merveilleux rapport : aussi ne sont-elles réellement que la même ebose, c'est-à-dire l'être simple et sans bornes. Écartez scrupuleusement

pendant c'est à tort qu'on leur attribue l'infini, c'est-à-dire qu'sn croit exprimer par là l'infini; tout terme de comparaison est impropre et loul -à-fait insuffisant.

1 En aucun temps, ni en aucun lieu. Parce qu'alors il serait en tous les temps et en tous les lieux.

2 Impertinentes. Impropres, sans aucun rapport. Non pertinent. C'est le sens étymologique du mot; celui que donne le langage familier, impoli, inconvenant, en dérive et signifie, qui ne convient ni à celui qu'il caractérise ni à celui à qui il s'adresse. — Quod non pertinet. Alors il ne peut s'appliquer qu'aux choses et non aux personnes, on dira un air, un langage impertinent; un homme impertinent, n'aurait point de sens, et, si on parle ainsi, c'est un abus de langage.

3 Catégorique. Mot qu'on emploie souvent sans en bien comprendre le sens : ici il est encore dans sa première el véritable acception : précise, exacte, qui met en lumière (necTTr/OjCc'w).

toute idée de bornes, et vous n'hésiterez plus par de vaines questions.

Dieu est : tout ce que. vous ajoutez à ces deux mots, sous les plus beaux prétextes1, obscurcit au lieu d'éclaircir. Dire qu'il est toujours, c'est tomber dans une équivoque , et se préparer une illusion: toujours peut vouloir dire une succession qui ne finit point; et Dieu n'a point une iuccessionde siècles, quelque durée qu'on leur suppose. Ainsi , dire qu'il est, dit plus que dire qu'il est toujours : tout de même dire qu'il est partout, dit moins que de dire qu'il est ; car, dire qu'il est partout, pourrait signifier que la substance de Dieu s'étend et se rapporte localement 2 à tous les espaces divisibles: or l'infini indivisible ne peut avoir ce rapport local de substance avec les corps divisibles et mesurables.

11 est donc vrai qu'à parler en rigueur3 il ne faut pas dire que Dieu est toujours et partout. Si Dieu agit sur un corps, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il soit par une présence locale dans ce corps : l'infini indivisible sans rapport de sa part4 au fini divisible ne laisse pas d'agir sur lui. Tout de même, quoique Dieu agisse sur les temps 5 ou successions de créatures , il ne s'ensuit pas qu'il soit dans aucun temps ou mutation de

* Sous les plus beaux prétextes. Dans la meilleure intention d'être plus clair et plus explicite.

2 Localement. Adverbe d'un usage peu fréquent : par localités, par lieux distincts.

3 En rigueur. Avec un langage rigoureusement exact

* De sa part. Par lui-même, par sa nature. — Ne laisse pas d'agir, agit cependant, voy. La Bélique, page 70, n. 2

* Sur le temps, etc. « Le temps, sans en chercher une définition plus exacte, est le changement de la créature. Qui

créatures : l'immense borne et arrange tout : l'immobile i meut tout. Celui qui est, fait que chaque chose est avec mesure pour l'étendue et pour la durée.

Les choses bornées peuvent se comparer et se rapporter par leurs bornes les unes aux autres. L'infini indivisible ne peut être ni comparé , ni rapporté, ni mesuré; en lui tout est absolu, nul terme relatif ne peut lui convenir : il n'est pas plus dans le monde qu'il a créé , que hors du monde dans les espaces qu'il n'a point créés; cul son immensité n'est fixée à aucun lieu ; elle ne serait plus immensité.

0 mon Dieu, que vous êtes grand! -Peu de pensées atteignent jusqu'à vous; et quand on commence à vous concevoir, on ne peut vous exprimer : les termes manquent ; les plus simples sont les meilleurs, les plus figurés et les plus multipliés sont les plus impropres. Si on a la sobriété de la sagesse 2, après avoir dit que vous êtes, on n'ose plus rien ajouter 3. (Traité de V existence de Dieu.)

dit changement, dit succession ; car ce qui change passe nécessairement d'un état à un autre : l'étal d'où l'on sort précède, et celui où l'on entre suit. Le temps est le changement de l'être créé : le temps est la négation d'une chose trèsréelle et souverainement positive, qui est la permanence de l'être. » Té.nelou.

• L'immense, l'immobile. ..Celui qui est immense, celui qui est immobile, immuable.

- Si on a la sobriété de la sagesse. Si l'on est sobre de paroles, si l'on supprime les paroles inutiles, comme fait le Sage.

3 On n'ose plus rien ajouter. « 11 est, il est, il est. ^j j'ajoute : il sera au siècle des siècles, c'est pour parler selon ma faiblesse, et non pour mieux exprimer sa perfection. » Fi-

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