‹ Morceaux choisisChapitre 80 sur 164 · IMMORTALITÉ DE l'aME · texte numérisé non relu

IMMORTALITÉ DE l'aME

L'union du corps et de l'âme ne consistant que dans un concert ou rapport mutuel entre les pensées de Tune et les mouvements de l'autre, il est facile de voir ce que la cessation de ce concert doit opérer. Ce concert n'est point naturel à ces deux êtres <i dissemblables et si indépendants l'un de l'autre. Il n'y a même que Dieu qui ait pu, par une volonté purement arbitraire1 et toute-puissante, assujettir deux êtres si divers en nature et en opérations à ce concert pour opérer ensemble 2. Faites cesser la volonté purement arbitraire et toute-puissante de Dieu; ce concert, pour ainsi dire si forcé, cesse aussitôt, comme une pierre tombe par son propre poids dès qu'une main ne la tient plus en l'air : chacune de ces deux parties rentre dans son indépendance naturelle d'opération à l'égard de l'autre \ II doit arriver de là que l'àme, loin d'être anéantie par cette désunion k qui ne fait que la remettre dans son état naturel, est alors libre de

* Arbitrait?, qui agit par son libre arbitre, et sans rendre compte de des actes à personne.

2 Assujettir deux êtres si divers en nature, etc. — Divers en nature , on dirait plus ordinairement si divers par leur nature ou de nature si diverse. — Opération , opérer, action, agir, du latin opus. Le complément pour opérer, est un peu éloigné du verbe assujettir, et on dirait plutôt pour qu'ils opèrent.

3 Rentre dans son indépendance , etc. Redevient libre, comme elle l'est naturellement, d'agir sans être soumise à l'autre.

'* Désunion, au propre réparation. Le premier mot est pluj usité dans le sens moral.

penser indépendamment * de tous les mouvements du corps, de même que je suis libre de marcher tout seul, comme il me plaît, dès qu'on m'a détaché d'un autre homme avec lequel une puissance supérieure me tenait enchaîné. La fin de cette union n'est qu'un dégagement et qu'une liberté, comme l'union n'était qu'une gêne et qu'un pur assujettissement; alors l'âme doit penser indépendamment de tous les mouvements du corps , comme on suppose 2, dans la religion chrétienne, que les anges, qui n'ont jamais été unis à des corps, pensent dans le ciel. Pourquoi donc craindrait-on l'anéantissement de l'âme dans cette désunion, qui ne peut opérer que l'entière liberté de ses pensées?

De son côté le corps n'est point anéanti, il n'y a pas le moindre atome qui périsse. Il n'arrive, dans ce qu'on appelle la mort, qu'un simple dérangement d'organes; les corpuscules 3 les plu« subtils s'exhalent; la machine se dissout et se dé^ concerte *. Mais en quelque endroit que la corruption ou le hasard en écarte les débris 5, aucune parcelle ne cesse jamais d'exister; et tous les philosophes sont d'accord pour supposer qu'il n'arrive jamais dans l'univers l'anéantissement du plus vil et du plus imperceptible atome. A quel

Indépendamment de, etc. Sans dépendre de , etc.

* Comme on suppose que les anges, etc. Cette comparaison a pour but de nous montrer ce que peut être l'âme détactiée du corps.

3 Corpuscules. Diminutif de corps.

♦ Se déconcerte. Le concert qui en unissait Joutes les parties est détruit.

5 En écarte les débris. Les disperse.

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propos ' craindrait-on i'anéantissement de cette autre substance que nous appelons l'dme?Comment pourrait-on s'imaginer que le corps, qui ne s'anéantit nullement, anéantisse l'âme qui est plus noble que lui 2, qui lui est étrangère, et qui en est absolument indépendante? La désunion de ces deux êtres rc peut pas plus opérer l'anéantissement de l'un (f je de l'autre. On suppose 3 sans peine que n. J atome du corps n'est anéanti dans le moment de cette désunion des deux partie.- : pourquoi donc cherehe-t-on avec tant d'empressement des prétextes pour croire que l'âme, qui est incomparablement plus parfaite, est anéantie? *1 est vrai qu'en tout temps Dieu est tout-puissant j>our l'anéantii.. s'il le veut; mais il n'y a aucune raison de croire qu'il le veuille faire dans le temps de la désunion du corps, plutôt que dans le temps de l'union. Ce qu'on appelle la mort n'étant qu'un simple dérangement des corpuscules qui composent les organes, on ne peut pas dire que ce dérangement arrive dans l'âme comme dans le corps. L'âme, étant un être pensant, n'a aucune des propriétés corporelles : elle n'a ni parties, ni figure, ni situation de parties entre elles, ni mouvement ou changement de situation. Ainsi nul dérangement ne peut lui arriver. L'âme, qui est le moi pensant et voulant, est un être simple, un en soi

1 A quel propos. Locution familière, qui équivaut À pour quelle raison ?

2 Qui est plus noble que lui, qui, etc. Ces diverses qualités énumérées, sont autant de preuves que le corps ne peut anéantir l'âme.

3 Suppose, synonyme de croire, admettre. Voy. Prière à Dieu, etc., page 508, note 1.

et indivisible. Il n'y a jamais dans un même homme deux moi, ni deux moitiés du même moi. Les objets arrivent à Târne par divers organes , qui font les différentes sensations: mais tous ces divers canaux aboutissent à un centre unique où tout se réunit. C'est le moi qui est tellement un, que c'est par lui seul que chaque homme a une véritable unité , et n'est pas plusieurs hommes. On ne peut pas dire de ce moi qui pense et qui veut, qu'il a diverses parties jointes ensemble, comme le corps t^t composé de membres liés entre eux. Cette âme n'a ni figure, ni situation, ni mouvement local l, ni couleur, ni chaleur*, ni dureté, ni aucune autre qualité sensible. On ne la voit point, on ne l'entend point, on ne la touche point; cm conçoi' seulement qu'elle pense et veut , comme la nature du corps est d'être étendu divisible et figuré 9. Dès qu'on suppose la réelle distinction du corps et de l'âme, il faut conclure, sans bésiter, que l'âme n'a ni composition, ni divisibilité, ni figure, ni situation de parties, ni par conséquent arrangement d'organes. Pour le corps qui a des organes, il peut perdre cet arrangement de parties, changer de figure, et être déconcerté 3 : mais pour l'âme, elle ne saurait jamais perdre cet arrangement qu'elle n'a pas, et

1 Mouvement local, qui s'opère dans un certan lieu, dana une certaine partie.

- Figurée, veut dire ici qui a une figure, une forme. Cette acception, quoique la première du mot, est asseï rare: il signifie habituellement; qui représente une chose tous la figure d'une autre, et s'emploie surtout en parlant des mots, du langage.

3 Déconcerté. Voy. ibidem, page 518, note 4.

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qui ne convient point à sa nature *. [lettres sur la

Religion) .

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