LA LIBERTÉ
En disant que je suis libre, je dis que mon vouloir est pleinement en ma puissance -, et que Dieu même me le laisse pour le tourner où je voudrai; que je ne suis point déterminé comme les autres êtres 3, et que je me détermine moimême. Je conçois que si ce premier être me prévient pour m'inspirer une bonne volonté4, je demeure le maître de rejeter son actuelle inspiration, quelque forte qu'elle soit; de la frustrer de son effet, et de lui refuser mon consentement. Je conçois aussi que, quand je rejette son inspiration pour k bien, j'ai le vrai et actuel pouvoir de ne la rejeté" pas 5, comme j'ai le pouvoir actuel eî immédia\ de me lever quand je demeure assis, et de fermer les yeux quand je les ai ouverts. Les «•bjets peuvent me solliciter par tout ce qu'ils ont
1 Celle démon Iration de l'immortalité de l'âme repose entièrement el uniquement sur sa nalure spirituelle ; c'est une preuve à priori. — La religion el la philosophie en donnent d'aulres, lirées de la justice de Dieu, du mal moral de ce monde, de la nécessité d'une aulre vie, etc.
- Mon vouloir est pleinement en ma puissance. C'est-àdire qu'il est en rna puissance de vouloir ou de ne pas vouloir.
■> Comme les autres Sires , que leur nalure pousse tou- (onrs à des actes réglés et invariables.
v Me prévient pour m'inspirer. .M'inspire avant que j'agisse, avant que je veuille, une bonne volonté, un bon mouvement.
5 De ne la rejeter pas. J'ai véritablement et dans le moment mérite où je la rejette, ie pouvoir de na la rejeter
umê.
d'agréable à les vouloir. Les raisons de vouloir peuvent se présenter à moi avec ce qu'elles ont de plus vif et de plus touchant. Le premier être peut aussi m'attîrer par de plus persuasives in-
?pirations. Mais enfin, dans cet attrait actuel * des objets, des raisons, et même de l'inspiration d'un être supérieur, je demeure encore maître de ma volonté pour vouloir ou ne vouloir pas.
C'est cette exemption non-seulement de toute contrainte, mais encore de toute nécessité, et cet empire sur mes propres actes, qui fait que je suis inexcusable quand je veux mal, et que je suis louable quand je veux bien2. Voilà le fond du mérite et du démérite 3; voilà ce qui rend juste la punition ou la récompense; voilà ce qui fait qu'on exhorte, qu'on reprena, qu'on menace, qu'on promet. C'est là le fondement de toute police *, de toute instruction, et de toute règle de mœurs. Tout se réduit, dans /a vie humaine, à supposer comme le fondement de tout, que rien n'est tant en la puissance de notre volonté, que notre propre vouloir, et que nous avons ce libre arbitre, ce pouvoir, pour ainsi dire, à deux tranchants5, cette vertu élective entre deux partis qui sont immédiatement comme sous notre main.
1 Dans cet attrait actuel. Aurait a ici son sens premie et le plus naturel, quod atlrahil. — Ce raisonnement éla blit de la manière la plus claire en quoi consiste la liberté.
2 Quand je veux mal... je veux bien. Quand j'ai des vo lontés mauvaises ou bonnes.
i Du mérite et du démérite. Ce qui fait que l'homme mérite des récompenses ou des châtiments.
4 Polire, -.o>.<7-Lx, gouvernement. Voy. L'Egypte sous Se sislris, page 48, note 3.
5 A deux tranchants. Qui peut trancher la questioD de deux manières, par l'affirmative ou la négative,
DE FÉNELO.W 3-23
C'est ce que les bergers et les laboureurs chantent sur les montagnes, ce que les marchands et les artisans supposent dans leur négoce, ce que les acteurs représentent dans les spectacles, ce que les magistrats croient dans leurs conseils, ce que les docteurs enseignent dans leurs écoles, ce que nul homme sensé ne peut révoquer en doute sérieusement '. Cette vérité, imprimée au fond de nos cœurs, est supposée dans la pratique 2 par les philosophes mômes qui voudraient l'ébranler par de creuses spéculations. L'évidence intime de cette vérité est comme celle des premiers principes 3 qui n'ont besoin d'aucunes preuves, et qui servant eux-mêmes de preuves aux autres vérités moins claires. (Traité de V existence de Dieu).