LE LIBRE ARBITRE
Tout homme sensé qui se consulte et qui s'écoute, porte au dedans de soi* une décision invincible en faveur de sa liberté. Cette idée nous re-
1 Révoquer en doute sérieusement. Cette énumération montre comment la liberté est universellement reconnue et proclamée par les hommes de toutes les conditions, par l'ignorant comme par le savant.
2 Est supposée dans la pratique, etc. Dans ce moment même où ils nient la liberté, les philosophes font acte de liberté : leur pratique est donc un démenti à leur doctrine. — Creuses spéculations, raisonnements vides, creux, qui ne renferment rien de vrai ni de réel.
3 Le premiers principes, etc. Les axiomes dont nous avons déjà parlé, tels que: la partie est plus petite que le tout, etc. Voy. Une vérité primitive éclaire tous les esprits, page 292, note 3.
v Au dedans dt toi. Voy. Sacrifice d'idoménée, page lit note 2.
présente qu'un homme n'est coupable que quand il fe.it ce qu'il peut s'empêcher de faire ; c'est-àdire, ce qu'il fait par le choix de sa volonté, sans y être déterminé inévitablement et invinciblement par quelque autre cause distinguée * de sa volonté. Voilà, dit saint Augustin'2, une vérité pour l'éclaircissement de laquelle on n'a aucun besoin d'approfondir les raisonnements des livres. C'est ce que la nature crie3; c'est ce qui est empreint au fond de nos cœurs par la libéralité de la nature; c'est ce qui est plus clair que le jour; c'est ce que tous les hommes connaissent depuis l'école où les enfants apprennent à lire jusqu'au trône du sage Salomon4; c'est ce que les bergers chantent sur les montagnes ; ce que les évèques enseignent dans les lieux sacrés, et ce que le genre humain annonce dans tout l'univers5.
i Distinguée de sa volonté. Yoy. Nous tenons la penset d'un être supérieur, page 281, noie 5.
2 Voilà, dit saint Augustin, elc. — De duab. anim.contr"a }Ianich., cap. x, xi, n° 14, 15.
3 C'est ce que la nature cri6. Métaphore usitée pour dire , prouver é\idemment, d'une manière éclatante, rappeler, etc
Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
Racine, Athalie, acte i,sc. ire.
* Salomon , 3e roi des Juifs, fils et successeur de David, commença à régner en 1001 avant J.-C. Il bâtit le célèbre temple de Jérusalem, et enrichit son royaume par des expéditions et des fondations importantes; mais il était surtout renommé par sa justice, son savoir .immense et sa sagesse : on lui attribue les Proverbes, le Cantique des Cantiques, 'Ecclésiaste, le Livre de la Sagesse, et les Psaumes 72 et 127. La tin de sa vie fut ternie par de déplorables faiblesses : i fcourut en 962. — Le trône du sage Salomon est pris ic' comme le pius haut point de la science et de la sagesse , opposé à la simplicité et à l'ignorance des enfants.
6 Annonce dans tout "univers. Voy. La Liberté, page388, tmte i.
Le doute ne saurait être plus sincère et plus sérieux sur la liberté que sur l'existence des corps qui nous environnent...
... Donnez-moi un homme qui fait le profond philosophe1, et qui nie le libre arbitre : je ne disputerai point contre lui ; mais je le mettrai à l'épreuve dans les plus communes occasions de li vie, pour le confondre par lui-même. Je suppose que la femme de cet homme lui est infidèle, que son fils lui désobéit et le méprise, que son ami le trahit, que son domestique le vole; je lui dirai, quand il se plaindra d'eux : Ne savez-vous pas qu'aucun d'eux n'a tort, et qu'ils ne sont pas libres de faire autrement? ils sont, de votre proprv aveu, aussi invinciblement nécessités à vouloii ce qu'ils veulent, qu'une pierre l'est à tomber, quand on ne la soutient pas. Croyez-vous que cet homme prenne une telle raison en payement 3 ? Croyez -vous qu'il excusera l'infidélité de s? femme , l'insolence et l'ingratitude de son fils , la trahison de son ami et le vol de son domestique? IVest-il pas certain que ce bizarre k philosophe ,
1 Qui fait le profond philosophe. Qui affecte d'être un profond philosophe. Âgere et gerere, en latin s'emploient de la même manière: «Agere amicum, » Tacite, Hisl. 1. i, c. 30. « Annis quibus exulem egerit, » Id., Annal. , 1. i c. 4. «Principem geris, » Plin*. le jeune. «Gère captivum, Sen. le trag.
* Nécessités à vouloir. Tenus par la nécessité , participé passif d'un emploi assei rare, mais utile. On le construit aussi avec de. Voy. Pourquoi Dieu a créé l'homme libre, page 531, note 1.
3 Ln payement. Locution familière très-significative; ». ne se payerait pas plus de ces raisons , qu'un créancier i qui son débiteur en offrirait de semblables.
4 Bizarre. En contradiction avec lui-même : c'est le vni sens du mot.
qui ose nier le libre arbitre dans l'éco't, ie supposera comme indubitable dans sa maison , et qu'il ne sera pas moins implacable centre ces personnes que s'il avait soutenu toute "a vie le dogme 1 de la plus grande liberté? Il est d ne visible que cette philosophie n'en est pas une, e' qu'elle se dément elle-même sans aucune pudeur Allez plus loin. Dites à cet homme que le publ le blâme sur une telle action dont on lui impute le tort; il vous répondra, pour se justifier, qu'il n'a pas été libre de l'éviter, et il ne doutera nullement qu'il ne soit excusé aux yeux du monde entier, pourvu qu'il prouve qu'il a agi non par choix, mais par pure nécessité. Vous voyez donc que cet ennemi imaginaire du libre arbitre est réduit à le supposer dans la pratique, lors même qu'il fait semblant de ne le croire pas*. (Lettres sur la Religion.)
1 Dogme [\iy/j.cc, dérivé de oe'oV/v.sa parfait passif de tJbxé»), Point de doctrine, principe, article de foi.
2 « Il est vrai qu'il y a certaines actions que nous ne sommes pas libres de faire, et que nous évitons par nécessité. Alors nous n'avons aucun motif ou raison de vouloir, qui puisse loucher notre entendement, le mettre en suspens, et nous faire entrer dans une sérieuse délibération pour savoir s'il convient défaire une telle action, ou de l'éviter. C'est ainsi qu'un homme sain de corps et d'esprit, vertueux et plein de religion, n'est pas libre de se jeter par la fenêtre, de courir tout nu par les rues, et de tuer ses enfants En cet état, il ne peut avoir ni aucune raison de vouloir faire ces actions , ni sujet de délibérer, ni indifférence réelle de volonté à cet égard. Ainsi il n'est pas libre de faire ces actions. Il ne pourrait y avoir qu'une mélancolie folle ou un désespoir semblable à celui de divers païens, qui pourrait jeter un homme dans une telle extrémité. Mais comme nous sentons en nous une vraie impuissance de faire des actions si insensées pendant que nous avons l'usage de notre raison, nous