CONSEQUENCES DU FATALISME
Otez la liberté, toute la vie humaine est renversée, et il n'y a plus aucune trace d'ordre dans la société. Si les hommes ne sont pas libres dans ce qu'ils font de bien et de mal, le bien n'est plus bien, et le mzl n'est plus mal. Si une nécessité inévitable at invincible nous fait vouloir tout ce que ^ous voulons, notre volonté n'est pas plus responsab'2 de son vouloir 2 qu'un ressort de machine n'est responsable du mouvement qui lui est inévitablement et invinciblement imprimé 3. En
sentons au contraire que nous sommes libres à l'égard de *ous les partis sur lesquels nous délibérons sérieusement. »
« Il faut encore avouer que l'homme n'est libre ni à l'égard du bien pris en général, ni à l'égard du souverain bien clairement connu. La liberté consiste dans une espèce d'équilibre de la volonté entre deux partis. L'homme ne peut choisir qu'entre des objets dignes de quelque choix et de quelque amour en eux-mêmes, et qui font une espèce de contre-poids entre eux. Il faut de part et d'autre des raisons vraies ou apparentes de vouloir : c'est ce qu'on appelle des motifs. » FÉNELON.
1 Du fatalisme. On donne ce nom à la doctrine qui nie la liberté de l'homme, et le soumet à une nécessité fatale {fatum] qu'il est obligé d'accomplir. C'était généralement l'opinion des païens ; c'est celle des mahométans.
2 Notre volonté n'est pas plus responsable de son vouloir, etc. De ce qu'elle a voulu. La volonté, c'est la faculté même de l'homme; le vouloir, c'est l'acte de la volonté, comme le mouvement est un acte de la faculté de se mouvoir.
3 Imprimé. Quoique cette métaphore soit d'un usage habituel, elle n'offre pas une idée juste, puisqu'il n'y a pas de rapport entre Yimpression et Vimpulsion : on ne devrait pas dire « imprimer un mouvement. »
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ce cas, il est ridicule de s'en prendre à la volonté, qui ne veut qu'autant l qu'une autre cause distinguée d'elle la fait vouloir. Il faut remonter touc droit à cette cause2, comme je remonte à la main qui remue un bâton pour me frapper, sans m'arrêter au bâton, qui ne me frappe qu'autant que cette main le pousse. Encore une fois, ôtez la liberté', vous ne laissez sur la terre ni vice, ni vertu, ni mérite. Les récompenses sont ridicules3, et les châtiments sont injustes et odieux. Chacun ne fait que ce qu'il doit, puisqu'il agit selon la nécessité. 11 ne doit ni éviter ce qui est inévitable *, ni vaincre ce qui est invincible. Tout est dans l'ordre; car l'ordre est que tout cède à la nécessité. Qu'y a-t-il donc de plus étrange que de vouloir contredire ses propres idées, c'est-à-dire la voix de la raison , et que de s'obstiner à soutenir ce qu'on est contraint de démentir sans cesse dans la pratique, pour établir5 une doctrine qui renverse tout ordre et toute police, qui confond le vice et la vertu, qui autorise toute infamie monstrueuse, qui éteint toute pudeur et tout remords, qui dégrade et qui défigure sans ressource tout le genre humain? Pourquoi veut-on étouffer ainsi la voix de
i Qu'autant que. Qu'à condition que. Autant n'est pas ici un adverbe de quantité, mais une véritable conjonction.
2 Remonter tout droit à cette cause. Rechercher directe* ment cette cause, pour lui attribuer l'action.
s Les récompenses sont ridicules. Puisque celui qui les reçoit ne les a pas méritées.
* // ne doit ni éviter, etc. Il n'est pas tenu d'éviter, on ne peut exiger de lui qu'il évite, etc.
s Pour établir. Pour arriver à établir, pour marque ici le résultat, et non l'intentioa.
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la raison? C'est pour secouer le joug de la religion1; c'est pour alléguer une impuissance flatteuse en faveur du vice contre la vertu2. Il n'y a que l'orgueil et les passions les plus déréglées qui puissent pousser l'homme jusqu'à un si violent excès contre sa propre raison. Mais cet excès luimême doit ouvrir les yeux à l'homme qui y tombe. L'homme ne doit-il pas se défier de son cœur corrompu, et se récuser soi-même pour juge 3, dès qu'il aperçoit que le goût effréné du mal le porte jusqu'à se contredire soi-même, et à nier sa propre liberté, dont la conviction intime le surmonte4à tout moment? Une doctrine si énorme et si emportée5 (comme parle Cicéron de celle des Epicuriens) ne doit point être examinée dans l'école, mais punie par les magistrats. (Lettres sur la Religion).
1 Secouer le joug de la religion. Jamais cette métaphore n'a été mieux appliquée , puisque le mot religion [religare] s'y prête lui-même par son étymologie.
2 Alléguer une impuissance /laiteuse en faveur du vice contre la vertu. Excuser le vice et déprécier la vertu , er. alléguant l'impuissance où est l'homme d'éviter l'un, et de pratiquer l'autre par sa seule volonté.
3 Se récuser sni-même pour juge. Expression figurée, empruntée aux usages du barreau , où l'on a le droit de récuser, c'est-à-dire de refuser un juge suspect de partialité pour ou contre l'une des parties. — Soi-même. Voy. Sacrifice d'Idoménée, page 111, note 2.
* Le surmonte. Le domine, est plus forte que tous ses raisonnements. Voy. Éternité et immensité de Dieu, p. su, note 2.
5 Si énorme et si emportée. Synonyme de monstrueux qui sort de toutes les règles, a norma. — Emportée, bors des bornes du bien.
8o. DIEU VEILLE SUR l'uSAGE QUE L'HOMME FAIT DE LA LIBERTÉ *.
Dieu, en faisant l'homme libre, ne Ta point abandonné à lui-même. Il l'éclairé par la raison. Il est lui-même au dedans de l'homme pour lui inspirer le bien, pour lui reprocher jusqu'au moindre mal, pour l'attirer par ses promesses, pour le retenir par ses menaces, pour l'attendrir par son amour. Il nous pardonne, il nous redresse, il nous attend2, il souffre nos ingratitudes et nos mépris, il ne se lasse point de nous inviter jusqu'au dernier moment, et la vie entière est une grâce continuelle3. J'avoue que quand on se représente des hommes sans liberté pour le bien, à qui Dieu demande des vertus qui leur sont impossibles, cet abandon de Dieu fait horreur; il est contraire à son ordre * et à sa bonté : mais il n'est point contraire h Tordre que Dieu ait laissé au choix de l'homme secouru par sa grâce, de se rendre heureux par la vertu ou malheureux par
1 « On demande comment est-ce que l'être infiniment parfait, qui tend toujours, selon sa nature, à la plus haute perfection de son ouvrage, a pu créer des volontés libres, c'est-à-dire laissées à leur propre choix entre le bien et le mal, entre l'ordre et le renversement de l'ordre? Pourquoi les aurait-il abandonnées à leur propre faiblesse , prévoyant que l'usage qu'elles en feraient serait celui de se perdre, et ie dérégler tout l'ouvrage divin?» Fénelon.
2 // nous attend, fl attend que nous finissions par venir à lui.
3 Est une grâce rontinuellf Est une suite de continuelle» grâces dont il nous comble.
* A. son ordre. A l'ordre qui doit régler tout ce qu'il ê créé
DE FENELON. -A
le péché ; en sorte que, s'il est privé de >c i * ompense céleste, c'est qu'il Ta rejetée lorsqu'elle était pour ainsi dire dans ses mains. En cet état, l'homme ne souffre aucun mal que celui qu'il se fait lui-même, étant pleinement maître de se procurer le plus grand des biens. (Lettres sur la Religion. )