G. POURQUOI DIEU A CREE L'HOMME LIBRE
Dieu, en faisant l'homme libre, lui a donné un merveilleux trait de ressemblance avec la divinité, dont il est l'image. C'est une merveilleuse puissance dans l'être dépendant et créé, que sa dépendance n'empêche point sa liberté, et qu'il puisse se modifier comme il lui plaît. 11 se fait bon ou mauvais à son choix ; il tourne sa volonté vers le bien ou vers le mal, et il est, comme Dieu, maître de son opération intime ; r1 a même, comme Dieu, un mélange de liberté pour certains biens, et de nécessité pour d'autres. Comme Dieu est nécessité J de s'aimer et de n'aimer jamais que le bien, l'homme ne peut aimer que ce qui a quelque degré de bien ; et il aime Dieu nécessairement, dès qu'il le connaît en pleine évidence. D'un autre côté, Dieu, infiniment supérieur à tout bien distingué de lui, se trouve, par cette supériorité infinie, pleinement libre de choisir tout ce qui lui plaît entre tous ces biens subalternes,
1 Est nécessité de s'aimer. Voy. Le libre arbitre, p. 325 note 2. — Est nécessité de s'aimer, parce qu'il est in6niment parfait et par conséquent nécessairement et invinciblement aimé.
lesquels, quoique inégaux entre eux, ont une espèce d'égalité en ce qu'ils sont infiniment inférieurs à TÊtre suprême. Ainsi aucun d'eux n'est assez parfait pour déterminer Dieu, et chacun d'eux le laisse à sa propre détermination 1. L'homme a quelque chose de cette liberté. Aucun des biens qu'il connaît ici-bas ne surmonte sa volonté; aucun ne le détermine invinciblement; tous Je laissent à sa propre détermination. Il est à lui2, il délibère, il décide, et il a un empire suprême sur son propre vouloir. Il est certain qu'il y a dans cet empire sur soi un caractère de ressemblance avec la Divinité qui étonne. Ce trait de ressemblance est digne de la complaisance 3 de celui qui se doit à soi-même * de faire tout pour soi.
N'est-il pas digne de Dieu qu'il mette l'homme, par cette liberté, en état de mériter5? Qu'y a-t-il de plus grand pour une créature que le mérite? Le mérite est un bien qu'on se donne par son choix, et qui rend l'homme digne d'autres biens d'un ordre supérieur. Par le mérite l'homme s'élève, s'accroît 6, se perfectionne, et engage Dieu à lui donner de nouveaux biens proportionnés 7,
1 Le laisse à sa propre détermination. Le laisse libre de se déterminer, au lieu de l'attirer nécessairement vers lui.
* // est à lui. Locution fort simple et très-énergique ; elle appartient au latin : sui est.
3 La complaisance. L'amour de soi-même [cum-placere).
* Soi-même, soi. Voy. Sacrifice d'Jdoménée, page lit . note 2.
5 Mériter. Pris absolument, acquérir des mérite».
* S'accroît. Actif, se grandit.
' Proportionnés. A son mérite, gradués.
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qu'on nomme récompense. N'est-il pas bien beau, et digne de Tordre, que Dieu n'ait voulu lui donner la béatitude1 qu'après la lui avoir fait mériter? Cette succession de degrés par où l'homme monte n'est-elle pas convenable à la sagesse de Dieu, et propre à embellir son ouvrage? Il esv vrai que l'homme ne peut point mériter sans être capable de démériter: mais ce n'est point poui procurer le démérite que Dieu donne la liberté; il ne la donne qu'en faveur du mériLe 2 ; et c'est pour le mérite, qui est son unique fin, qu'il souffre le démérite auquel la liberté expose l'homme. C'est contre l'intention de Dieu, et malgré son secours, que l'homme fait un mauvais usage d'un don si excellent, et si propre à le perfectionner. (Lettres sur la Religion).