‹ Morceaux choisisChapitre 86 sur 164 · U8. SENTIMENTS DE RECONNAISSANCE ENVERS DIEU · texte numérisé non relu

U8. SENTIMENTS DE RECONNAISSANCE ENVERS DIEU

0 Dieu ! vous êtes mon vrai père ; c'est vous qui m'avez donné mon corps, mon âme, mon étendue et ma pensée. C'est vous qui avez dit que je fusse, et j'ai commencé à être, moi qui n'étais pas. C'est vous qui m'avez aimé, non parce que j'étais déjà et que je méritais votre amour, mais au contraire, afin que je commençasse à être, et que votre amour prévenant2 fit de moi quelque chose d'aimable. C'est donc mon néant que vous avez aimé dès l'éternité pour lui donv^r l'être, et pour le rendre digne de vous.

0 Dieu, je vous dois tout, puisque j'ai tou'. reçu de vous, et que je vous dois jusqu'au moi qui a tant reçu de vos mains bienfaisantes ! Je vous dois tout, ô bonté infinie ! mais que vous donnerai-je? Vous n'avez pas besoin de mes biens; ils viennent de vous. Loin de vous les réserver, vous

1 Ennemi de soi. Par le fait et non par l'iriienlion , puisque c'est l'amour de soi-même qui le perd ; mais il se fait «utant de mal que s'il était lui-même son plus cruel ennemi.

2 Prévenant. .M'aimant avant que je fusse, et que je méfiasse cet amour.

m'en avez comblé. Lors même qu'ils sont dans mes mains, ils demeurent bien plus à vous qu'à moi, puisque je ne suis moi-même qu'en vous:, je ne les ai que d'emprunt *, et vous les possédez en propre. Vous ne sauriez vous en désapproprier2, tant il est essentiel 3 que tout bien ne soit qu'en vous. Que vous donnerai-je donc?...

L'encens des hommes n'est pour vous qu'une vile fumée ; vous n'avez besoin ni de la graisse ni du sang de leurs victimes * ; leurs cérémonies ne sont qu'un vain spectacle; leurs plus riches offrandes sont trop pauvres pour vous, et sont bien plus à vous qu'à eux : leurs louanges mêmes ne sont qu'un langage menteur, s'ils ne vous adorent point en esprit et en vérité. On ne peut vous servir qu'en vous aimant. Les signes extérieurs sont bons quand le cœur les fait faire ; mais votre culte essentiel n'est qu'amour, et votre royaume est tout entier au dedans de nous; il ne faut point prendre le change en le cherchant au dehors. 0 amour! vous aimer, c'est tout; c'est là tout l'homme; tout le reste n'est point lui, et n'en est que l'ombre. Quiconque ne vous aime point

1 D'emprunt. Y oy. Nous tenons la pensée d'un être supéteur, page 285, note 4.

2 Vous en désapproprier. Vous en dessaisir, faire qu'ils ne vous appartiennent plus en propre. Mot d'un usage assea rare.

8 Tant il est essentiel. Nécessaire, conforme à l'essence, à l'être. Tant il arrive nécessairement.

4 Ni de la graissent du sang de leurs victimes;

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices? Qu'ai-je besoin du sanjjdes boucs et des génisses?

Racine, Athauc. acte I, se. »*•.

est dénaturé1 ; il n'a pas encore commencé à vivre de la véritable vie.

Mais ce culte d'amour doit-il être tellement concentré dans mon cœur que je n'en donne jamais aucun signe au dehors? Hélas! s'il est vrai que j'aime, il me serait impossible de taire mon amour. L'amour ne veut qu'aimer, et faire que les autres aiment. Puis-je voir d'autres hommes que Dieu a faits pour lui seul, comme moi, et le leur laisser ignorer"2 ? (Lettres spirituelles.)

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