LA RELIGION
Dieu a mis les hommes ensemble dans une société où ils doivent s'aimer et s'entre-secourir3, comme les enfants d'une même famille, qui ont un père commun. Chaque nation n'est qu'une branche de cette famille nombreuse, qui est répandue sur la face de toute la terre. L'amour de ce père commun doit être sensible, manifeste, et inviolablement régnant dans toute cette société, de ses enfants bien-aimés. Chacun d'eux ne doit jamais manquer de dire à ceux qui naissent de
1 Est dénaturé. Est en dehors de la nature humaine, puisque aimer Dieu, c'est là tout l'homme.
* Et le leur laisser ignorer? Voilà déjà une preuve courte et seulement indiquée de la nécessité d'un culte extérieur Nous la trouverons bientôt avec tousses développements.
3 S'entre-secourir. Celte préposition {entre) sert ainsi à la composition de beaucoup de mots, et donne de la brièveté aa discours : s'entre-aimer. s'entre-regarder, etc.
il »e faut entr'aider, c'est la loi de nature,
La Fontaine, I. vin, fabl. 17.
iui : Connaissez le Seigneur, qui est votre père. Ces enfants de Dieu doivent publier ses bienfaits, chanter ses louanges, l'annoncer à ceux qui l'ignorent, en rappeler le souvenir à ceux qui l'oublient. Ils ne sont sur la terre que pour connaître sa perfection, et accomplir sa volonté; que pour se communiquer les uns aux autres cette science et cet amour céleste. Que serait-ce si celte famille était en société sur tout le reste sans y être pour le culte d'un si bon père? Il faut donc qu'il y ait entre eux une société de culte de Dieu ; c'est ce qu'on nomme Religion 1 : c'est-à-dire qlie tous ces hommes doivent s'instruire, s'édifier a, s'aimer les uns les autres, pour aimer et servir le père commun. Le fond de cette religion ne consiste dans aucune cérémonie extérieure ; car elle consiste tout entière dans l'intelligence du vrai, et dans l'amour du bien souverain ; mais ces sentiments intérieurs ne peuvent être sincères, sans être mis comme en société parmi les hommes, par des signes certains et sensibles. Il ne suffit pas de connaître Dieu ; il faut montrer qu'on le connaît, et faire en sorte qu'aucun de nos frères n'ait le malheur de l'ignorer, de l'oublier. Ces signe? sensibles du culte sont ce qu'on appelle les cérémonies de la religion*. Ces cérémonies ne sont
1 Religion. Voyez page 345.
2 S'édifier. Terme figuré du langage delà chaire ; se porter réciproquement au bien par de bons discours et de bong exemples. Ce mot figuré vient sans doute de ce que l'Église regarde l'homme comme un temple vivant qu'il faut élever, édifier et orner en l'honneur de Dieu.
3 Cérémonies. L'élymologie de ce mot, .ré du latin cœrimoniœ, ou cœremoniœ varie : les uns le font venir de Cérèi, dont le culte était fort important chez les païens, les autrei
DE FÉXELON. 359
que des marques par lesquelles les hommes sont convenus de s'édifier mutuellement, et de réveiller les uns dans les autres le souvenir de ce culte qui est au dedans. De plus les hommes faibles et légers ont souvent besoin de ces signes sensibles, pour se rappeler eux-mêmes la présence de ce Dieu invisible qu'ils doivent aimer. Ces signes ont été institués avec une certaine majesté, aiinde représenter mieux la grandeur du père céleste. La plupart des hommes, dominés par leur imagination volage, et entraînés par leurs passions, ont un pressant besoin que la majesté de ces signes, institués pour le commun culte de Dieu, frappe et saisisse leur imagination, afin que toutes leurs passions soient ralenties et suspendues. Voilà donc ce qu'on nomme *-3ligion, cérémonies sacrées, culte public du Dieu qui nous a créés. Le genre humain ne saurait reconnaître et aimer son créateur, sans montrer qu'il l'aime, sans vouloir le faire aimer, sans exprimer cet amour avec une magnificence proportionnée à celui qu'il aime; enfin sans s'exciter à l'amour par les signes de l'amour môme. Voilà la religion qui est inséparable de la croyance du Créateur. (Lettres sur la Religion).