LE CULTE EXTÉRIEUR
Donnez-moi1 une société d'hommes qui se regardent comme n'étant tous ensemble sur la terre
de la ville de Cœre, où les Romains, pendant l'invasion des Gaulois, cherchèrent un asile pour tous lea objets du culte des Dieux.
1 Donnez-moi. Tour et locution qui équivalent à : supposez une jociété, etc.
qu'une seule famille, dont le père est au ciel; donnez-moi des hommes qui ne vivent que du seul amour de ce père céleste, qui n'aiment ni le prochain, ni eux-mêmes, que pour l'amour de lui, et qui ne soient qu'un cœur et une âme1 : dans cette divine société, n'est-il pas vrai que la bouche parlera sans cesse de l'abondance du cœur2? Us admireront le Très-Haut3, ils aimeront le Très-Bon; ils chanteront ses louanges, ils le béniront pour tous ses bienfaits. Ils ne se borneront pas à l'aimer, ils l'annonceront à tous les peuples de l'univers; ils voudront redresser4 leurs frères, dès qu'ils les verront tentés, 'par l'orgueil ou par les passions grossières, d'abandonner le bien-aimé. Ils gémiront de voir le moindre refroidissement de l'amour. Ils passeront au-delà des mers3, jusqu'au bout de Ta terre, pour faire connaître et aimer le père commun aux peuples égarés qui ont oublié sa grandeur. Qu'appelezvous un culte extérieur, si celui-là n'en est pas un? Dieu serait alors toutes choses en tous6 ; il serait le roi, le père, l'ami universel; il serait la loi vivante des cœurs. On ne parlerait que de lui
1 Qi i ne soient qu'un cœur et une âme. Expression trèsénergijue, pour dire qui aient une volonté et un amour unique.
2 De l'abondance du cœur. «Ex abundantiâ cordis,» inspirée par l'abondance du cœur qui s'exhale par elle.
3 //* admireront le Très-Haut, ils aimeront le Trèslion. Concision et usage d'appellations consacrées pour eaprimer les perfections de Dieu : « Ils admireront sa toutepuissance, ils aimeront sa bonté infinie. »
* Redresser, remettre dans le droit chemin. Voyez Le philosophe et l'esprit religieux, page 199, note 4.
5 Ils passeront au-delà des mers, etc. Allusion aux voyages des missionnaires dans le Nouveau-Monde et aux Indes.
« Toutes choses en tous l Cor. xv, 28.
et pour lui ; Userait consulté, cru et obéi '. Hélas! si un roi mortel eu un vil père de famille a s'attire par sa sagesse l'estime et la confiance de tous ses enfants, on ne voit à toute heure que 3 les honneurs qui lui sont rendus ; il ne faut point4 demander où est son culte, ni si on lui en doit un. Tout ce qu'on fait pour l'honorer, pour lui obéir, et pour reconnaître ses grâces, est un culte continuel qui saute aux yeux3? Que serait-ce donc si les hommes étaient possédés de l'amour de Dieu? Leur société serait un culte continuel, comme celui qu'on nous dépeint des bienheureux dans le ciel 6.
Il faudrait, dira-t-on 7, prouver qu'outre l'amour et les vertus qui en sont inséparables, l'honnie doit à Dieu des cérémonies réglées et puhii-
1 Obéi. Voyez Dieu s'intéresse à tout ce qu'il a créé, page 316, note 2.
1 Un vil père de famille. Vil n'a pas ici d'autre sens que obscur, de peu de prix, en comparaison de Dieu, et point du tout bas, méprisable.
3 On ne voit à toute heure que , etc. La construction de cette phrase manque un peu de netteté ; au lieu de toute un mot négatif la rendrait claire. « On ne voit à aucun moment rien autre chose que les honneurs qui lui sont rendus.»
4 // ne faut point... Gallicisme: il n'est pas nécessaire de, etc.
5 Qui saule aux yeux. Locution du langage le plus familier, mais très-significative.
6 Des bienheureux dans le ciel. Cette idée d'un culte endu à la divinité par les bienheureux , n'était pas étrangère aux païens : Virgile , malgré la nature grossière du bonheur qu'il leur donne dans ses Champs-Elysées, les présente aussi : «lœtum choro paeana canentes, » chantant en chœur un hymne d'allégresse. Enéide, 1. vi, v, 658.
7 Dira-t-on. Formule qui prévient une objectioi,; lei Latins la rendaient ou de même: dicel aliquis, fortant dicent; ou par une conjonction : at enim.
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ques. Mais ces cérémonies ne sont point l'essentiel de la religion, qui consiste J?ns l'amour et dans .les vertus. Ces cérémonies soik msti tuées non comme étant l'essentiel ' de la religion, mais seulement pour être les signes qui servent à la montrer, à la nourrir en soi-même, et à la communiquer aux autres. Ces cérémonies sont, à l'égard de Dieu, ce que les marques de respect sont pour un père que ses enfants saluent, embrassent, et servent avec empressement; ou pour un roi qu'on harangue2, qu'on met sur un trône, qu'on environne d'une certaine pompe, pour frapper l'imagination des peuples, et devant qui on se prosterne. N'est-il pas évident que les hommes attachés aux sens, et dont la raison est faible, ont encore plus de besoin d'un spectacle 3 pour imprimer en eux le respect d'une majesté invisible et contraire à toutes leurs passions, que pour leur faire respecter une majesté visible qui éblouit leurs faibles yeux, et qui flatte leurs passions grossières? On sent la nécessité du spectacle d'une Cour pour un roi, et on ne veut pas reconnaître la nécessité infini ment, plus grande d'une pompe pour le culte divin. C'est ne connaître pas le besoin des hommes, et s'arrêter à l'accessoire * après avoir admis le principal.
i L'essentiel. Pris absolument: Le fond , le prince si, eaput.
2 Qu'on harangue. Verbe et substantif consacrés pour exprimer un discours adressé avec apparat et solennité , à on prince ou à une assemblée. Les harangues équivalent ici aux prières que nous ofTrons à Dieu.
3 H? spectacle. Mot pris dans son sens premier, ce qui frappe les yeux, quod spectatur.
* L'accessoire. Les circonstances secondaires du fait pria-
Aussi voyons-nous que tous les peuples qui ont adoré quelque divinité, ont fixé leur culte à quelques démonstrations extérieures, qu'on nomme des cérémonies. Dès que l'intérieur y est *, il faut que l'extérieur l'exprime, et le communique dans toute la société. Le genre humain jusqu'à Moïse faisait des offrandes et des sacrifices. Moïse en a institué dans l'église judaïque. La chrétienne en a reçu de Jésus-Christ. Qu'on lue des animaux, qu'on brûle de l'encens ou qu'on offre les fruits de la terre, qu'importe, pourvu que les hommes aient des signes par lesquels ils marquent leur amour pour Dieu. Tous les biens de ia nature sont ses dons. On lui rend ce qu'on en a reçu, pour confesser qu'on le tient de lui. Par ces signes, on se rappelle la majesté de Dieu et ses bienfaits; on s'excite mutuellement à le prier, à le louer, à espérer en lui, on cherche une certaine uniformité de signes qui représentent l'union des cœurs, et qui empochent le désordre dans le culte commun. Quand Dieu n'a point régie ces cérémonies pardes luis écrites, les hommes ont suivi la traditiondès l'origine du genre humain2. Quand Dieu a réglé ces cérémonies par des lois écrites, les hommes ont dû les observer inviolablement. Les
cipal : quod ad rem ipsam accedit. — S'arrHer à l'accessoire ne signifie pas ici au-delà de l'accessoire, sans vouloir aller plus loin, mais en-deçà; admettre le principal , et ne pas vouloir aller jusqu'à l'accessoire.
1 L'intérieur y est. C'est-à-dire dès que le sentiment intérieur existe, locution familière.
2 La tradition d'os l'origine du genre humain. Ont fait ce que l'exemple transrois, traditum, depuis l'origine du genre humain . ieur avait appris à faire.
protestants mêmes l, qui ont tant critiqué nos cérémonies, n'ont pu s'empêcher d'en retenir * beaucoup : tant il est vrai que les hommes en ont besoin ! Il faut des cérémonies, non qui amusent et où Ton prenne le change 3, mais qui aident à nous recueillir 4 et à rappeler le souvenir des grâces de Dieu. Voilà le vrai culte de Dieu. Quiconque le concevrait autrement, le connaîtrait fort mal. (Lettres sur la Religion).