‹ Morceaux choisisChapitre 89 sur 164 · NÉCESSITÉ DU CULTE EXTERIEUR · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DU CULTE EXTERIEUR

La religion demande des signes extérieurs qui accompagnent le culte intérieur. En voici les raisons. Dieu a fait les hommes pour vivre en société. Il ne faut pas que leur société altère leur culte intérieur; au contraire, il faut que leur société soit une communication réciproque de leur culte; il faut que leur société soit un culte continuel : il faut donc que ce culte ait des signes sensibles qui soient le principal lien de la société humaine. Voilà donc un culte extérieur qui

1 Les prolestants. On appelle particulièrement de ce nom les sectateurs de Luther, célèbre réformateur, parce qu'ile protestèrent en 1529, contre la diète de Spire qui restreignit la liberté de conscience : ici Fénelon désigne généralement toutes les sectes qui se sont séparées de la religion catholique.

2 D'en retenir. Ce mot est plus juste que conserver, qui ajoute une idée superflue ; il correspond littéralement à retinere en latin.

3 Qui amusent et où l'on prenne le change. Qui occupenl vainement l'esprit, et que l'on prenne pour le culte même, dont elles ne sont que le signe extérieur.

* Nous recueillir. Recueillir, rassembler el concentre! toutes nos pensées sur Dieu et son amour.

est essentiel, et qui doit réunir les hommes. Dieu a sans doute voulu qu'ils s'aimassent, qu'ils vécussent tous ensemble comme frères dans une même famille, et comme enfants d'un même père. Il faut donc qu'ils puissent s'édifier1, s'instruire, se corriger, s'exhorter, s'encourager les uns les autres, louer ensemble le père commun, et s'enflammer de son amour. Ces choses si nécessaires renferment tout l'extérieur de la religion. Ces choses demandent des assemblées2, des pasteurs 3 qui y président, une subordination, des prières communes, des signes communs pour exprimer les mêmes sentiments. Rien n'est plus digne de Dieu, et ne porte plus son caractère, que cette unanimité intérieure de ses vrais enfants, qui produit une espèce d'uniformité dans leur culte extérieur. Voilà ce qu'on appelle religion, qui vient du mot religare, parce que le culte divin rallie et unit ensemble les hommes, que leurs passions farouches rendraient sauvages et incompatibles k sans ce lien sacré. De là vient que les peuples qui n'ont point eu de vraie et pure religion, ont été obligés d'en inventer de fausses et d'impures, plutôt que de manquer d'un principe supérieur à l'homme, pour dompter l'homme et pour le rendre docile dans la société. De là vient

1 S'édifier. Voy. La religion, page 338, note 2.

* Des assemblées. Le mot église èxxXrfilai-ix-xiyet ne signifie pas autre chose.

3 Des pasteurs. J.-C. se compare sans cesse à un pasteur, et les hommes à un troupeau de brebis : « Je suis , dit-il, le bon pasteur, etc. » Cette figure s'est conservée pour exprimer le prêtre qui préside à l'assemblée des fidèles : c'est même le nom qui désigne les ministres du culte protestant.

* Incompatibles. Les uns avec les autres : Qui communia pati non possunt.

que Numa1, Lycurgue2,Solon3 et les autres législateurs ont eu besoin de paraître divinement v inspirés pour pouvoir policer les peuples. Delà il est arrivé que les impies, tels que Lucrèce5, ont osé dire que la crainte des dieux n'est qu'une invention des tyrans politiques6, qui ont voulu con-

* Numa Pompilius , second roi de Rome, dont le règne fout entier fut consacré à la législation et aux institutions religieuses. 11 mourut en 671 avant J. C, après avoir régne 43 ans.

2 Lycurgue, législateur de Sparte. Voy. Les bons Rois, page 45, note 2.

3 Solon, législateur d'Athènes, et l'un des sept sages de la Grèce , naquit à Salamine en 640 avant J.-C. , et mourut à Cypre vers 560, dans un exil volontaire après avoir vu ses lois oubliées, et Pisistrate devenu par usurpation maître du souverain pouvoir.

4 Divinement, par la divinité, divinitùs.

5 Lucrèce. Lucretius Carus, poëte latin, né vers l'an 95 avant J.-C, remarquable par l'énergie plutôt que parla pureté et l'élégance de son style. Son poëme , de Naturâ rerum, de la Nature des choses, offre des beeutés du premier ordre. Malheureusement tout ce génie est employé à soutenir les doctrines les plus désolantes , c'est-à-dire l'athéisme et le matérialisme, qu'il avait puisées dans la philosophie d'Epicure.

6 N'est qu'une invention des tyrans politiques.

. . . Quas causa deûm per magnas numina gentes Parvolgarit, et ararum compleverit urbes, Suscipiendaque curant solemnia sacra, Quaenunc in magnis florent sacra rebu'locisque; Cnde etiam nunc est mortalibus insitus liorror, Qui delubra deûm nova toto suscitât orbi Terrarum, et festis cogit celebrare diebus,- Non ita difficile est rationem reddere verbis.

.. Cui non animas, formidine divum Contrahitur? Cui non conrepunt membra pavore, Fulminis horribili quam plaga torrida tellus Contremit, et magnum percurrunt murmura cceliuoï Non populi genteisque tremunt, regesque superbi Conripiunt dirum perculs) membra timoré,

DE FEXELON. 347

sacrer1 ce joug de leur tyrannie pour iemr les peuples dans une servitude pleine de lâcheté et de superstition : aveugles, qui ne voient pas2 que le plus grand des biens, qui est la subordination et la paix, ne peut nous venir par Terreur! Les inventeurs des fausses religions sont comme les charlatans et les faux monnayeurs 3. On ne s'est avisé de débiter de la fausse monnaie qu'à cause qu'il y en avait déjà de véritable. Les imposteurs n'ont donné de mauvais remèdes qu'à cause que les hommes avaient déjà quelques remèdes qui les avaient guéris. Le faux imite le vrai, et le vrai précède toujours le faux. Le culte simple et pur, qui est essentiellement dû à l'Être Suprême, a dû être de tous les temps et naître avec le genre humain. C'est lui qui a fait sentir aux hommes ce qu'ils se doivent les uns aux autres par rapport à celui à qui ils doivent tout. C'est lui qui a modéré, policé, uni les hommes. Ce lien unique, ce lien si puissant a manqué à tous les peuples qui ont oublié Dieu. Il a fallu par politique* y revenir;

Ne quod ob admissum faede, dictumve superbe Pœnarum {;rave sit solvendi tempus adactum.

Lucr-, de Nat. rerum, 1. V, v, 1160-1 167, 1217-1224.

* Consacrer ce joug. Lui donner un caractère sacré, de «orte qu'on n'ose pas ie secouer.

8 Aveugles qui ne voient pas, etc. Cette forme d'exclamation s'explique grammaticalement par une ellipse : Ils ttont aveugles, eux qui ne voient pas , etc.

5 Comme des charlatans et des faux monnayeurs , etc. Ces comparaisons aussi simples que vraies, fortifient un raisonnement déjà très-évident par lui-même.

* Par politique. Dans un intérêt de politique (. TCo\if ) d'ordre et de civilisation.

et les hommes égarés, faute de1 la vraie religion qu'ils avaient perdue, n'ont pu se passer d'en inventer de ridicules et d'affreuses. Une religion monstrueuse était un moindre mal dans la société que l'irréligion. Mais revenons au fond du culte de Dieu. 11 demande également deux choses, l'une d'être unanime, c'est-à-dire le même dans le cœur des hommes ; l'autre, d'être exprimé par des signes sensihles qui le perpétuent dans la société et qui en soient le lien le plus inviolable. {Lettres sur la Religion. )

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