LE PAGANISME
Je vois un nombre prodigieux de nations qu*. ont adoré de la pierre, du bois, du métal, et qui
1 On lui attribue les passions les plus injustes, etc. « Chaque peuple fut jaloux d'avoir ses dieux : au défaut de l'homme, il offrit de l'encens à la bêle : des hommages impurs devinrent le culte de ces divinités impures : les villes, les montagnes, les champs, les déserts en furent souillés, et virent des édifices superbes consacrés à l'orgueil , à l'impudicilé, à la vengeance. La multitude des divinités égala celle des passions. » Massillon, Carême, i.
2 Impénitents. Qui persiste dans des sentiments et des actes coupables : quem non pœnitet, mot du langage de la chaire, ainsi que le substantif impénitence.
3 Hécatombes. ( èxxTbv, ëoû,-) sacrifices, dans lesquels on immolait cent bœufs.
* Le paganisme. Après l'établissement du christianisme, les peuples restés infidèles furent appelés Pagani, païens, et leur culte paganisme, soit parce que les empereurs chrétiens forcèrent par leurs édils les adorateurs des faux dieux à se retirer dans les campagnes, de manière que l'idolâtrie chassée des villes se maintint dans les bourgs, pagi ; soit, comme le dit sainl Jérôme, parce que les infidèles, refusant
ont cru que certaines divinités étaient présentes sous des figures d'hommes ou de bètes 1 faites de ces diverses matières; mais la divinité ne peut point se renfermer sous ces figures inanimées. De plus, ceux qu'ils ont adorés, comme Jupiter2, Junon 3, Mars4, Vénus5, Mercure6, Bacehus7, loin d'être de vrais dieux, n'ont été que des créatures très-défectueuses, très-viles et très-coupa-
de s'enrôler dans la milice de J.-C. , quittèrent le service militaire plutôt que de recevoir le baptême devenu obligatoire par un édit de l'an 510, et furent flétris du nom de pagani, opposé à celui de miles (soldai).
i Sous des figures d'hommes ou de bêles, etc.
. . . Tout ne fut plus que stupide ignorance, Qu'impiété sans borne en son extravagance. Puis, de cent dogmes faux la superstition Répandant l'idolâtre et folle illusion, Sur la terre, en tous lieux disposés à les suivre, L'art se taille des dieux d'or, d'argent et de cuivre; I"t l'artisan lui-même, humblement prosterné Aux pieds du vain métal par sa main façonné, Lui demande les biens, la santé, la sagesse; Le monde fut rempli de dieux de toute espèce. On vit le peuple fou qui du Nil boit les eaux Adorer les serpents, les poissons, les oiseaux, Aux chiens, aux chats, aux boucs offrir des sacrifices, Conjurer l'ail, l'oignon d'être à ses \<rux propices, Et croire follement maîtres de ses destins Ces dieux nés du fumier porté dansses jardins. BOILBAD.
1 Jupiter. Voy. l'Olympe, page 1, note 5.
3 Junon, reine des Dieux, fille de Saturne, sœur et femme de Juptter; la fable lui attribue un caractère jaloux et des haines implacables.
4 Mari. Voyez L'x Armes de Télémaque, page 12, note 6.
6 Vénus. Voyez L'Olympe, page 1, note 1.
n Mercure. Voyez Descente aux enfers, page 19, note 3.
7 liacchus. Voyez Les Armes de Télémïque, page 14, note o.
ô$4 MORCEAUX CHOISIS
blés '. Les hommes qui adorent le vrai Dieu, créa» teur de l'univers, et qui règlent leurs mœurs sur ce culte, doivent sans doute être beaucoup plus estimables que ces faux dieux pleins de vices grossiers. Un païen même a reconnu que les dieux d'Homère étaient très inférieurs à ses héros 2. Quelle dégradation de la divinité! quel culte impie et indécent de tant de faux dieux, qui semblent inventés par quelque esprit séducteur, pour tourner en dérision la divinité, et pour faire oublier le dieu véritable.
Quand même on voudrait subtiliser, pour réduire le paganisme au culte d'un seul'Dieu 3 infiniment parfait, qu'on adorait sous divers noms et sous diverses figures mystérieuses, sans croire néanmoins qu'il y eût plusieurs dieux, il faudrait avouer que cette multitude apparente de dieux serait très-indécente* et très-scandaleuse. Ce lan-
1 Très-viles et très-coupables. La lecture d'Homère de Virgile, d'Ovide, et des poêles les plus religieux, suffit pour faire voir que la jalousie, la colère, la vengeance étaient leurs penchants les plus excusables : et en partant de Jupiter, fils rebelle, époux adultère, pour arriver à Bacchus dieu des ivrognes, et Mercure, dieu des voleurs, on parcourt tout le cercle des vices, des désordres et des crimes même que l'on abhorre et que l'on châtie chez les hommes.
2 Très inférieurs à ses héros. « Humana ad deos transtulit, divinamallem ad nos.» Cicéron, Tusculanes, 1. 1, c. 14, édit., classiq. de M. Berger — « II a prêté aux dieux les vices de l'homme, j'aimerais mieux qu'il eût donné à l'homme ■es vertus des dieux.» Àristote remarque qu'en cela Homère n'avait fait que suivre ce que a renommée et la tradition avaient publié avant ïai.
3 Réduire le paganisme au culte d'un seul Dieu , etc. Prétendre par un raisonnement subtil que le paganisme n'était en réalité que le culte d'un seul Dieu, etc.
4 Indécente. Contraire à ce qui convient , à ce qui doi* être. Voyez Les Champs-Elysées, page 32, note 2
gage forcé * serait une source d'erreurs impies; il faudrait retrancher cette diversité de noms et de représentations mystérieuses, pour réduire tout le culte divin à la reconnaissance d'un seul Dieu, si parfait qu'il ne peut avoir rien d'égal, rien qui ne soit infiniment inférieur à lui, rien qu'il n'ait tiré du néant, et qu'il ne puisse sans cesse y replonger. De plus, le paganisme n'offre que des vœux intéressés pour les biens de la terre; il ne demande que la santé et les richesses, que le plaisir, que la prospérité mondaine pour flatter l'orgueil. Une telle religion déshonore la Divinité, et autorise la corruption des hommes. (Lettres sur la Religion.)