LE CHRISTIANISME
11 n'y a que la religion chrétienne qui consiste dans l'amour de Dieu. Les autres religions ont consisté dans la crainte des dieux qu'on voulait apaiser, et dans l'espérance de leurs bienfaits, qu'on tâchait de se procurer par des honneurs, des prières et des sacrifices. Mais la seule religion enseignée par Jésus-Christ nous oblige à aimer Dieu plus que nous-mêmes, et à ne nous aimer que pour l'amour de lui. Elle nous propose pour paradis6 le parfait et éternel amour; elle exige le
1 Des anges dans des corps mortels. Belle expression qui résume toutes les vertus.
2 Aimables. Voy. Les Héros, page 39, note 1.
8 Idolâtre de soi. L'adjectif est ici détourné de son sens premier, ou au moins restreint. Il signifie, qui s'aime soimême comme une idole, comme un Dieu.
* Doit être lu, etc., avec le même respect et la même soumission que si Dieu lui-même l'avait donné aux hommes.
5 Pour Paradis, etc., le Paradis terrestre, oxx Eden (délices) est le nom que l'Écriture donne à on jardin déli-
renoncement à nous-mêmes, abneget semetipsum, c'est-à-dire l'exclusion de tout amour-propre, pour nous réduire à nous aimer par charité comme quelque chose qui appartient à Dieu, et qu'il veut que nous aimions en lui. Ce renversement de tout l'homme est le rétablissement de l'ordre, et la naissance de l'homme nouveau. Voilà ce que l'homme n'a pu inventer. 11 faut qu'une puissance supérieure tourne l'homme contre luimême, pour le forcer à prononcer celte sentence foudroyante 1 contre son amour- propre. Il n'y a rien de si évidemment juste, et il n'y a rien qui révolte si violemment le fond de l'homme idolâtre de soi2. Dieu ne peut être suffisamment reconnu que par cet amour suprême : Nec colitur ille nisi amando, dit souvent saint Augustin. D'ot vient donc que presque tous les hommes ont pris le change? Ils ont mis le sacrifice des animaux, Fencens et les autres dons en la place du moi, victime qu'il fallait immoler3. Dites à l'homme le plus simple et le plus ignorant, qu'il faut aimer Dieu, notre père, qui nous a faits pour lui ; cette parole entre d'aK rd dans son cœur, si l'orgueil et Tamour-propre ne le révoltent pas : il n'a au-
cieux où Dieu mit Adam et Eve: l'opinion la plus commune le place dans la Médie, entre le Phase, l'Oxus, le Tigre et l'Euphrate. Le paradis désigne, aujourd'hui et dans l'avenir, le séjour des âmes bienheureuses dans l'autre vie.
1 Foudroyante. Expression métaphorique : qui frappe soc amour-propre comme ferait la foudre.
2 Idolâtre de soi. Yoy. Le Livre Saint, page 363, n. 5.
3 Qu'il fallait immoler. Il est superflu de dire que tout ce langage est figuré, il s'agit du moi, c'est-à-dire de l'homme moral, de ses passions, de sa volonté, voilà la victime qu'il faut immoler.
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cun besoin de discussion pour sentir que voilà la religion tout entière. Or il ne trouve ce vrai culte que dans le christianisme. Ainsi il n'a ni à choisir ni à délibérer. Tout autre culte n'est point une religion. Le judaïsme ! n'est qu'un commencement, ou, pour mieux dire, qu'une image ou une ombre de ce culte promis. Otez du judaïsme les figures grossières, les bénédictions temporelles, la graisse de la terre, la rosée du ciel2, les promesses mystérieuses, les imperfections tolérées, les cérémonies légales, il ne restera qu'un christianisme commencé. Le christianisme n'est que le renversement de l'idolâtrie de l'amourpropre, et l'établissement du vrai culte de Dieu par un amour suprême. Cherchez bien, vous ne trouverez ce vrai culte développé, purifié et parfait, que chez les chrétiens : eux seulsconnaissent Dieu infiniment aimable. Je ne parle point des Mahométans3; ils ne le méritent pas : leur religion n'est que le culte grossier, servile et purement mercenaire des Juifs les plus charnels v, auquel ils ont ajouté l'admiration d'un faux pro-
1 Le Judaïsme, La religion juive.
2 La graisse de la terre, la rosée du ciel, expressions bibliques.
3 Les Mahométans. Sectateurs de l'Islamisme ou Mahométisme, religion fondée en Orient par Mahomet.— Les Mahométans datent leur ère de l'an 622 après J.-C, époque où Mahomet fut obligé de fuir de la Mecque, et où il commença à propager sa religion par les armes ; ses principaux dogmes sont l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme, un paradis rempli de jouissances grossières, et le fatalisme, qui ôte la liberté à l'homme.
* Charnels. Oppose à spirituels qui tient à la chair, qui ne songp qu'au corps, et point à l'âme.
phète, qui de son propre aveu n'a jamais eu aucune preuve de mission. Tout homme simple et droit ne peut s'arrêter que chez les chrétiens, puisqu'il ne peut trouver que chez eux le parfait amour. Dès qu'il le trouve là, il a trouvé tout, et il sent hien qu'il ne lui reste plus rien à chercher. Les mystères ne l'effarouchent 1 point : il comprend que, toute la nature étant incompréhensible à son faible esprit, il ne doit pas s'étonner de ne pouvoir comprendre tous les secrets de la divinité; sa faiblesse même se tourne en force et ses ténèbres en lumière, pour le rendre défiant de soi, et docile à Dieu. Il n'a point de peine à croire que Dieu, amour infini, a daigné venir luimême, sous une chair semblable à la nôtre pour tempérer les rayons de sa gloire, nous apprendre à aimer, et s'aimer lui-même au dedans de nous. C'est en ce sens-là qu'il est vrai de dire qu'on trouve ia vraie religion par le cœur, et non par l'esprit. En effet, on la trouve simplement par l'amour de Dieu infiniment aimable, non par le raisonnement subtil des philosophes. Socrate * même n'a presque rien trouvé, pendant qu'une femmelette3 humble et un artisan docile trouvent tout en trouvant l'amour :Confiteortibi,Pater, etc. L'amour de Dieu décide de tout sans discussion en faveur du christianisme. C'est en ce sens que
1 Se l'effarouchent point. Terme du langage familier, effrayer, faire fuir comme une bête farouche.
2 Socrate.Xoy. La Philosophie impuissante, etc., p. 357, note 1.
3 Une femmelette {muliercula),xine faible femme: ce mot s'emploie même dans le langage famil vr, pour désigner un homme mou et efféminé-
Pâme est naturellement chrétienne, comme parle Tertullien '. (Lettre sur la Religion.)