Comparer le Crucifix, de Lamartine
5. Sur la place du pronom, voir plusieurs exemples dans les textes déjà cités. Règle : Il se faut entr'aider. p. 39, n. 2.
6. Sens très fort, comme au 17« siècle : le cœur percé de douleur.
CHATEAUBRIAND
d'un air inspiré et étendant les bras vers la voûle de la grotte : « Il est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici ! »,
A peine a-t-il prononcé ces mots qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était enfermée une urne d'or couverte d'un voile de soie ; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée ; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes1, et lorsque le solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.
Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la lille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : « Partez, âme chrétienne, allez rejoindre. votre Créateur I » Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai en regardant le vase où était l'huile sainte : «Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala2? — Oui, mon fils, dit le vieillard, en tombant dans mes bras, la vie éternelle ! » Atala venait d'expirer.
Les Funérailles.
[Le père Aubry essaie de consoler Chactas, écrasé sous la douleur. Il lui propose ensuite d'enterrer Atala avec toute la pompe chrétienne. Mais Chactas refuse ; il veut que la tombe d'Atala soit aussi inconnue que les malheurs et les vertus dé la jeune fille. Tous deux roulent le corps d'Atala dans une pièce de lin et la couchent à l'entrée de la grotte sur un gazon de sensitives des montagnes. Le religieux prie toute la nuit, et Chactas reste assis sans rien dire au chevet du lit funèbre : ]
La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre3.
1. C'est toujours le même besoin de poétiser (ju'on a vu plus haut dans le Génie (cf. l'Extrême-Onction, p. 95).
2. Ici Chactas redevient le bon sauvage, naïf, qui ne comprend
rien aux mystères delà religion.
Certains critiques, quand parut l'ouvrage,contestèrent,non sans raison, l'unité de ton.
3. Le clair de lune, si aimé de l'auteur, devait apparaître ici.
Fig. G. — Les funérailles d'Atala (D'après Girodet, Musée du Louvre.)
Ce tableau parut au salon de 1808, où il fut très admiré. Le peintre s'est inspiré pour sa toile du texte de Chateaubriand. (Cf. p. 156.)
On trouvera dans les gravures de la fin du volume des vignettes représentant diverses scènes d'Atala,
ATALA
Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne1. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers2. De temps en temps le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée3, puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job ; il disait :
« J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme l'herbe des champs4.
« Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? »
Ainsi chantait l'ancien des hommes5. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant6 dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts7. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la montagne, les tintements de la cloche qui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres8, et l'on croyait entendre
1. Souvenir antique bizarrement amené. Chactas, dans le roman, parle tantôt comme un sauvage, tantôt comme un chrétien, tantôt comme un Grec ou un Romain.
* Etudier dans le roman le mélange de ces trois tons.
2. Cette phrase consternait l'abbé Morellet, homme très positif qui discuta toutes les beautés a'Atala. Il rappelait que beaucoup d'écrivains avaient décrit déjà la mélancolie des clairs de lune et il ajoutait :
Aucun n'a dit que cette mélancolie était un secret ; et si la lune le raconte, comment est-ce un secret ? et comment le raconte-t-elle aux vieux chênes et aux antiques rivages des mers plutôt qu'aux vallées profondes, aux montagnes et aux fleuves ?
Cette critique est parfaitement inintelligente. L'idée de ce passage est très claire et la phrase est une merveille de douceur et d'harmonie. Elle ravissait Flaubert qui la répétait souvent.
* Etudier l'harmonie du style dans Atala et vérifier ce juge-
ment de Sainte-Beuve sur l'œuvre : « C'est par cette harmonie, non moins que par l'éclat des couleurs, que M. de Chateaubriand est grand poète et grand magicien. A l'aide des sons et de certains mots bien placés, il produit des effets d'enchantement ».
3. Chactas ne peut pas dire de Veau bénite. Il transpose, comme il fait souvent.
4. Bossuet a paraphrasé ce verset de Job dans l'Oraison funèbre de Madame :
Madame, cependant, a passé comme l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelle grâce, vous le savez ; le soir, nous la vîmes scellée.