‹ Morceaux choisisChapitre 140 sur 530 · Cf. dans le Génie le passage sur les cloches, p · texte numérisé non relu

Cf. dans le Génie le passage sur les cloches, p

7. Analyse très précise où se retrouvent les joies de la campagne et de la solitude, mêlées aux émotions religieuses et à la mélancolie des souvenirs du passé. Tout le monde connaît ia célèbre romance de Chateaubriand « Combien j'ai douce souvenance.. . ». (Voir plus bas au Dernier Abencérage.)

CnATEAUBRIAND

berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.

Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous, avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur ; nous tenions cela de Dieu ou de notre mère.

Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras1. J'appris à connaître la mort sur les lèvres de celui qui m'avait donné la vie. Cette impression fut grande ; elle dure encore. C'est la première fois que l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé était en moi l'auteur de la pensée; je sentis qu'elle me devait venir d'une autre source, et, dans une sainte douleur, qui approchait de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à l'esprit de mon père.

Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité ? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers ? Pourquoi n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité2 ?

Amélie, accablée de douleur, était retirée au fond d'une tour, d'où elle entendit retentir, sous les voûtes du château gothique, le chant des prêtres du convoi et les sons de la cloche funèbre.

J'accompagnai mon père à son dernier asile ; la terre se referma sur sa dépouille ; l'éternité et l'oubli le pressèrent de tout leur poids ; le soir même l'indifférent passait sur sa tombe ; hors pour sa fille et pour son lils, c'était déjà comme s'il n'avait jamais été3.

1 . Chateaubriand n'assista point à la mort de son père : il était à Cambrai.

2. Cette preuve de l'immortalité de l'âme n'est pas très convaincante. Cf. Lamartine : Le Crucifix :

De non pieux espoir son front gardait [la traoe,

Et sur ses traits frappés d'une auguste [beauté

La douleur fugitive avait empreint sa La mort sa majesté. [grâce,

3. Toujours la mélancolie et un étonnement douloureux en face des événements les plus ordinaires. — A la suite de cette mort, René rêve de se retirer

Fig. 7. — Deux scènes de «René ».

(D'après Le Barbier, édition de 1803.)

Dans l'une, René et Amélie (cf. p. 161) se promènent au milieu des sapins du manoir 'paternel. (Sur ces sapins cf. p. 171, n. 1.) Dans l'autre, René est assis sous les murailles du couvent où Amélie s'est retirée.

RENÉ

Les voyages et la mélancolie.

Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde dont je ne connaissais ni les ports ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus ; je m'en allai, m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce1, pays de forte et d'ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevelis dans la poudre2 et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature et faiblesse de l'homme3! un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais4 !

Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée5.

Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se couchait majestueusement à mes yeux sur leurs ruines ; tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié brisées, me montrait les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, j'ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés6.

Mais je me lassai de fouiller dans les cercueils, où je ne remuais trop souvent qu'une poussière criminelle7.

dans un monastère ; mais il renonce à son projet (Cf. Chateaubriand lorsqu'il désirait à Combourg se faire prêtre.)

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