‹ Morceaux choisisChapitre 143 sur 530 · Sur Fingai et la poésie d'Os · texte numérisé non relu

Sur Fingai et la poésie d'Os

sian, voir dans le Génie le chapitre sur les ruines des monuments chrétiens, p. 128.

4. Evocation de cette Italie qui n'allait pas tardera enchanter l'imagination de Chateaubriand lui-même (voir plus loin le Voy age en Italie), puis de tous les romantiques (cf. plusieurs poèmes de Lamartine et de Musset).

5. Le passage finit encore par une image grandiose et symbolique. Remarquer dans toute cette page cet ennui de René qui ne s'intéresse à rien, parce que rien ne peut remplir le vide de cette âme desséchée par la rêyerie.

CHATEAUBRIAND

comme un point à mes pieds et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais, tandis que d'un côté mon œil apercevait ces objéts, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur1.

Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards2, qu'un objet digne de votre pitié3; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible4 et un abîme ouvert à mes côtés5.

L'isolement au milieu des hommes.

[René, après avoir voyagé revient dans sa patrie où il se sent perdu plus que partout ailleurs. Sa sœur elle-même semble fuir sa présence.]

Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais été sur une terre étrangère6. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas. Mon âme, qu'aucune passion

1. Chateaubriand, dans ses voyages, aimera ainsi à gravir le sommet des collines ou des montagnes et à embrasser d'un large coup d'œil l'horizon étendu à ses pieds. (Se reporter, dans le Voyage en Italie, au passage intitulé Voyage de Naples,p. 181, pour la description du Vésuve

3ui fait pendant à celle de l'Etna, écrit ici).

2. Il s'adresse à Chactas et à un missionnaire, le père Souël.

3. Voilà un aveu tout à fait caractéristique de l'âme de Chateaubriand et de son talent. Il aime les attitudes à effet ; son orgueil se plaît à s'évoquer ainsi a la bouche d'un volcan, pleurant sur les hommes et entouré d'une nature grandiose. Et il déclare qu'il est « digne de pi-

tié », alors que, dans le fond de son cœur, il est enchanté de son sublime isolement et qu'il s'admire dans sa détresse.

4. Souvenir de Pascal. La création imperceptible, c'est l'humanité.

5. Pour finir, une image symbolique : l'abîme à ses côtés, c'est le vide qui l'entoure de tous côtés dans sa vie. — N'y a-t-il pas un souvenir du fameux « abîme »

de Pascal qui, dans les dernières années de sa vie, croyait voir un vide à ses côtés?

6. * Etudier spécialement dans ce passage le sentiment de la solitude morale qui a été la forme la plus aiguë de la tristesse romantique et de ce qu'on a appelé «le mal du siècle». Ce fut en particulier le mal de René

RENÉ

n'avait encore usée, cherchait un objet qui pût l'attacher ; mais je m'aperçus que je donnais plus que je ne recevais1. Ce n'était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré2.

Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure' et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule : vaste désert 3 d'hommes !

Souvent assis dans une église peu fréquentée4, je passais des heures entières en méditation. Je voyais de pauvres femmes venir se prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s'agenouiller au tribunal de la pénitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage plus serein, et les sourdes clameurs qu'on entendait au dehors semblaient être les flots des passions et les orages du monde qui venaient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds pour te supplier de me décharger du poids de l'existence, ou de changer en moi le vieil homme ! Ah ! qui n'a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme * la fontaine de vie î Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste5 !

qui se sentait seul, perdu au milieu des hommes et de l'univers. Cf. R. Canat, De la solitude morale chez les romantiques et les parnassiens.

Page 1