Retraite est le mot propre
René s'est retiré des hommes, dans sa solitude.
2. Image grandiose, une de ces images à large envergure comme Chateaubriand les aime.
3. C'était la vie que Chateaubriand menait à Londres, dans ses années de misère : cf. plus haut, p. 74.
4. * Rapprocher ces lignes du chapitre de YEssai, cité plus haut, p. 72, intitulé Aux Infortunés. L'inspiration générale est la même ; mais on remarquera dans René plus d'orgueil encore, une attitude plus fière et plus hautaine. Ici il constate qu'il n'a pas un ami. Dans l'Essai, il sentait qu'il avait des frères, malheureux comme lui.
5. Souvenir de l'Angleterre et de certaines impressions deLondres, autour de Westminster :
Je tournoyais au dehors de l'abbaye avec les corneilles ou je m'arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que le soleil cou-
chant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des fumées de la cité.
Il raconte qu'un soir il se laissa enfermer dans l'Abbaye :
J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge ; le marteau qui se soulévait et retombait sur l'airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions (Mémoires d'Outre-Tombe, Première partie, Livre VIII).
6. L'imagination de René est très pessimiste. Elle ne cesse d'évoquer les tristesses de la vie ; elle se complaît dans la constatation des douleurs.
7. Tout fatigue René, la répétition des mêmes scènes aussi bien que le renouvellement des émotions. C'est une âme désenchantée.
8. Très bel aveu d'impuissance morale. René ne sait même plus ce qui lui ferait plaisir et il se décide avec élan pour la première fantaisie qui lui passe par la tète et il croît sincèrement y trouver le bonheur.
RENÉ
J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins ; je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde,
On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée ; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre1 : hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur2 ?
La poursuite de l'infini.
[René se retire donc à la campagne, croyant guérir. En réalité sa tristesse augmente et aussi son exaltation et son délire. Nous retrouvons exactement dans les lignes suivantes le Chateaubriand d'autrefois qui avait passé à Combourg des journées entières de véritable folie3 :]
Un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. O faiblesse des mortels! ô enfance du cœur humain. qui ne vieillit jamais! voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre4! Et encore est-il vrai que bien des hommes atta-
1 . C'est bien son portrait. René est la proie de son imagination ; il épuise vite les plaisirs qu'il tient et s'étonne de leur peu de durée *, il ne poursuit que des chimères au lieu de s'attacher à la réalité, et il se fatigue l'imagination et le cœur à varier ses divertissements qui le laissent abattu, inassouvi, découragé.
2. Il se connaît parfaitement ici, et cette formule définit son cœur. Larêverie procure, certes, de grandes jouissances, mais la rêverie s'épuise, soit qu'elle ne puisse sans cesse créer du nouveau, soit qu'elle fasse sentir la
disproportion entre ce qu'elle imagine et ce emi existe. L'âme reste inoccupée, n'est remplie par rien; et, comme si elle était par avance dégoûtée du réel, elle aspire à l'infini.
3. * Comparez au passage suivant le chapitre donné plus haut : Deux années de délire.
4. On n'a jamais traduit d'une façon plus émouvante et plus artistique le sentiment de l'ennui, le vide des journées inoccupées, etl'effort continuel pour s'intéresser à des riens, afin de traîner le temps. René « bâille sa vie ». Mais en même temps
CHATEAUBRIAND
chent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule1.
Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert2 : on en jouit, mais on ne peut les peindre3.
L'automne4 me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes, tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonherir. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyèrés terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait
il garde sa fière attitude de « philosophe» qui raisonne sur les détresses humaines et la faiblesse de notre « superbe» raison.
Influence de Pascal.
1. Ces feuilles de saule deviennent l'image des frivolités dont s'enchantent la plupart des hommes ; c'est le procédé symbolique déjà constaté.
2. Phrase magnifiquement cadencée; et l'image est fort belle.
3. Cette expression « on en jouit » est très significative. Il semblerait que René dût être
désespéré. Au contraire, il s'admire dans sa détresse et il est si orgueilleux qu'il se forme un bonheur avec sa souffrance. Son désespoir lui paraît très raffiné.
De là l'impression très mêlée que nous donne sa confidence.
11 faut ajouter qu'il est très artiste et que son cœur est très capable de jouir des sensations fugitives, même quand leur succession laisse son âme mélancolique et solitaire.