‹ Morceaux choisisChapitre 153 sur 530 · Datée de Milan,21juin · texte numérisé non relu

Datée de Milan,21juin

— On trouvera la description de Milan dans les Mémoires d'outre-tombe^ II, 341 . En voici un passage :

Milan était occupé par nos troupes. . .

Gardés çà et là par leurs camarades en sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d'un bonnet de police, portant an sabre en guise de faucille par dessus leur veste ronde, avaient l'air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient, caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits

sur leurs éventaires au marché de cette foire armée.

2. Chateaubriand a bien rendu la fertilité de la Lombardie et surtout sa grâce. Il note très exactement les détails significatifs et nouveaux pour lui. Ce qui fait qu'il n'aimait pas la campagne de Turin, c'est, disait- il, qu' « on peut se croire en Normandie, aux montagnes près».

3. Chateaubriand sait observer. Les détails ici sont simples et d'un réalisme sobre. Rien qui sente l'apprêt ni la magnificence.

4. Il paraît qu'il était peu commode de voyager en France en 1803, et Chateaubriand ajoute en note à la date de 1826 « C'est

LE VOYAGE EN ITALIE

servé pour nous autres Transalpins, Visigoths, Gaulois, Germains, Scandinaves, Slaves, Anglo-Normands : notre ciel de plomb, nos villes enfumées, nos villages boueux, doivent leur faire horreur. Les villes et villages ont ici une tout autre apparence : les maisons sont grandes et d'une blancheur éclatante au dehors; les rues sont larges et souvent traversées de ruisseaux d'eau vive où. les femmes lavent leur linge et baignent leurs enfants1. Turin et Milan ont la régularité, la propreté des trottoirs de Londres et l'architecture des plus beaux quartiers de Paris ; il y a même des rafïinements particuliers : au milieu des rues, alin que le mouvement de la voiture soit plus doux, on a placé deux rangs de pierres plates sur lesquelles roulent les deux roues; on évite ainsi les inégalités du pavé*.

[Après quelques jours passés à Milan, il arrive à Rome (fin juin 1803), en traversant la Toscane, « jardin anglais au milieu duquel il y a un temple, c'est-à-dire Florence ». Il est ébloui de tout ce qu'il voit. Il va présenter ses hommages au pape. On attendrait ici la description de Rome et de sa campagne : cette description ne viendra que plus tard. Chateaubriand se réserve, ou plutôt il ne semble pas avoir tout de suite été séduit par la beauté du décor romain. Le récit du Voyage en Italie se continue donc par d'autres impressions. En plein hiver il se rend à Tivoli,, l'ancienne Tibur : ]

Tivoli3.

10 décembre.

Me voilà seul arrivé à sept heures du soir, le 10 décembre, à l'auberge du Temple de la Sibylle. J'occupe une petite chambre à l'extrémité de l'auberge, en face de la cascade, que j'entends mugir. J'ai essayé d'y jeter un regard ; je n'ai découvert dans la profondeur de l'obscurité que quelques

bien pis aujourd'hui ». Il fut très agréablement surpris par le confortable de l'Italie autant qu'ému par la beauté du paysage.

1 . Voilà le premier contact de Chateaubriand avec l'Italie. Ce qui l'enchante avant tout, c'est la douceur du climat et le charme de la vie en plein air. Un voyage qu'il avait fait en 1802 dans le midi de la France, par Avignon, Marseille et Montpellier (Mémoires d'Outre- Tombe, II, 307 sq.)neparaîtpas lui avoir donné cette impression de dou-

ceur ni cet avant- goût delà riante Italie.

2 . Même goût de la précision ; même admiration pour les raffinements italiens.

3. Ce sont des notes de voyage (10 et 11 décembre 1803), qu'il envoie avec d'autres à son ami Joubert. — Tivoli, l'ancienne Tibur, à dix lieues environ de Rome, était sous Auguste, une ville d'été somptueuse où les riches Romains habitaient de charmantes villas. Le poète Horace a chanté Tibur. Voir dans l'appendice, Chateaubriand et L'Italie,

CHATEAUBRIAND

lueurs blanches produites par le mouvement des eaux. Il m'a semblé apercevoir au loin une enceinte formée d'arbres et de maisons, et autour de cette enceinte un cercle de montagnes. Je ne sais ce que le jour changera demain à ce paysage de nuit1....

il décembre.

Aussitôt que le jour a paru, j'ai ouvert mes fenêtres. Ma première vue de Tivoli dans les ténèbres était assez exacte; mais la cascade m'a paru petite, et les arbres que j'avais cru apercevoir n'existaient point. Un amas de vilaines maisons s'élevait de l'autre côté de la rivière; le tout était enclos de montagnes dépouillées. Une vive aurore derrière ces montagnes, le temple de Vesta2, à quatre pas de moi, dominant la grotte de Neptune, m'ont consolé. Immédiatement au-dessus de la chute, un troupeau de bœufs, d'ânes et de chevaux s'est rangé le long d'un banc de sable : toutes ces bêtes se sont avancées d'un pas dans le Teverone3, ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de l'eau qui passait comme un éclair devant elles pour se précipiter4. Un paysan sabin5, vêtu d'une peau de chèvre et portant une espèce de chlamyde6 roulée au bras gauche, s'est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau, scène qui contrastait par son immobilité et son silence avec le mouvement et le bruit des flots7

J'ai jeté un dernier regard sur les montagnes du nord que les brouillards du soir couvraient d'un rideau blanc, sur

1. Voilà les premières sensations du peintre; puis, en attendant que le jour se lève, il s'abandonne à des rêveries dans sa chambre solitaire. Il se demande où il sera, ce qu'il fera dans vingt ans.

Toutes les fois que l'on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l'on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude ; cet obstacle, cette certitude est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe, vous ou les autres.

2. Il décrira plus loin en quelques lignes le temple de Vesta et la grotte de Neptune. Vesta était la déesse du foyer domestique ; Neptune le dieu de l'Océan.

3. Le Teverone ou Anio, affluent du Tibre, sort de l'Apennin et forme les cascatelles de Tivoli.

4. Tableau très pittoresque; scène champêtre qui rappelle certaines toiles.

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