Sorte de manteau des anciens Grecs
7 . Nous retrouvons un procédé bien connu : l'antithèse. Il oppose le calme du berger immobile à l'agitation des flots.
Au reste ce détail lui paraît si intéressant qu'il le reprendra dans les Martyrs (voir plus loin le récit d'Eudore, au passage intitulé : Varmèe romaine en Batavie). Après ce passage il
LE VOYAGE EN ITALIE
la vallée du midi, sur l'ensemble du paysage, et je suis retourné à ma chambre solitaire. A une heure du matin, le vent souillant avec violence, je me suis levé, et j'ai passé le reste de la nuit sur la terrasse1. Le ciel était chargé de nuages, la tempête mêlait ses gémissements, dans les colonnes du temple, au bruit de la cascade : on eût cru entendre des voix tristes sortir des soupiraux de l'antre de la Sibylle2. La vapeur de la chute de l'eau remontait vers moi du fond du gouffre comme une ombre blanche : c'était une véritable apparition. Je me croyais transporté au bord des grèves ou dans les bruyères de mon Armorique, au milieu d'une nuit d'automne3; les souvenirs du toit paternel effaçaient pour moi ceux des foyers de César : chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt €t semble habiter un monde étranger4.
[Revenu de Tivoli, il passe les fêtes de Noël à Rome, visite le Vatican, le Musée Capitolin, la Galerie Doria, griffonne quelques notes sur ce qu'il a vu, puis il part pour l'Italie méridionale :]
Voyage de Naples.
Terracine, 31 décembre 1803.
Voici les personnages, les équipages, les choses et les objets que l'on rencontre pêle-mêle sur les routes de l'Italie : des Anglais et des Russes, qui voyagent à grands frais dans de bonnes berlines, avec tous les usages et les préjugés de leurs pays; des familles italiennes qui passent dans de vieilles calèches pour se rendre économiquement aux vendanges ; des moines à pied, tirant par la bride une mule rétive chargée de reliques ; des laboureurs conduisant des
décrit sa promenade de quelques heures au milieu des ruines de Tivoli.
1. Chateaubriand aime les tempêtes et elles ont l'air de l'aimer. Il se souviendra toujours, et il rappellera souvent, qu'il naquit à Saint-Malo par un jour de furieuse bourrasque.
2. Evocation mythologique comme on en trouvera beaucoup dans Chateaubriand, lorsqu'il décrira des paysages romains ou grées. — La Sibylle était une
prêtresse à qui les Romains attribuaient la connaissance de l'avenir.
3. On a déjà vu (par ex. pp. 44 et 170) combien les solitudes bretonnes et les paysages d'automne remuaient l'âme de Chateaubriand. — L'Armorique est la Bretagne.
4. Remarquer la composition très habile de ce passage : la description, révocation (mythologique, puis personnelle), enfin la méditation.
CHATEAUBRIAND
charrettes que traînent de grands bœufs et qui portent une petite image de la Vierge élevée sur le timon au bout d'un bâton. . ., des fourgons attelés de mulets ornés de sonnettes, de plumes et d'étoffe rouge ; des bacs, des ponts et des moulins ; des troupeaux d'ânes, de chèvres, de moutons ; des voiturins1, des courriers, la tête enveloppée d'un réseau2 comme les Espagnols ; des enfants tout nus, des pèlerins, des mendiants, des pénitents blancs ou noirs ; des militaires cahotés dans de méchantes carrioles ; des escouades de gendarmerie ; des vieillards mêlés à des femmes. L'air de bienveillance est grand, mais grand est aussi l'air de curiosité; on se suit des yeux tant qu'on peut se voir, comme si on voulait se parler, et l'on ne se dit mot3
5 janvier 1804.
Aujourd'hui 5 janvier, je suis parti de Naples à sept heures du matin; me voilà à Portici4. Le soleil est dégagé des nuages du levant, mais la tête du Vésuve est toujours dans le brouillard. Je fais marché avec un cicérone pour me conduire au cratère du volcan. Il me fournit deux mules, une pour lui, une pour moi : nous partons.
Je commence à monter par un chemin assez large, entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers5. Je m'avance droit au levant d'hiver. J'aperçois, un peu au-dessus des vapeurs descendues dans la moyenne région de l'air, la cime de quelques arbres : ce sont les ormeaux de l'ermitage6. De pauvres habitations de vignerons se montrent à droite et à gauche, au milieu des riches ceps du Lacryma- Christi7. Au reste, partout une terre brûlée, des vignes dépouillées, entremêlées de pins en forme de parasol, quelques aloès 8 dans les haies, d'innombrables pierres roulantes, pas un oiseau9
1. Terme transposé de l'italien : celui qui loue à des voyageurs des voitures qu'il conduit lui-même.