Fusil très court à canon évasé
3. La glacerie de Venise atteignit son apogée au 17e siècle :
elle était soufflée. L'invention du coulage, par la manufacture de Saint-Gobain au 18e siècle, permit de fabriquer des glaces
plus grandes et plus soignées pour la décoration des hôtels.
4. Il s'agit de sa sœur Lucile (voir p. 42); ses autres sœurs étaient mariées.
5. Le mot est amusant et d'ailleurs assezjuste.ie château étant une forteresse. Remarquer plus haut la précision des termes gisaient, fêtais niché.
LES ANNÉES DE JEUNESSE
vait à midi. La grand'salle1 était à la fois salle à manger et salon ; on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités, du côté de l'est ; après le repas on se venait placer2 à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ie' jusqu'à celui de Louis XIV ; parmi ces portraits on distinguait ceux de Gondé et de Turenne : un tableau, représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.
Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si, l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon3 ; si, l'automne et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une Sainte-Famille de l'Albane4, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Gombourg.
Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa chambre ; je regagnais ma cellule ou j'allais courir les champs5.
A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons
1. Grand'salle : Comparer grandmère, grand'rue, etc. L'apostrophe remplace en apparence un e muet. En réalité, dans notre ancienne langue, grand était la forme commune au masculin et au féminin.
2. Tour archaïque, très en usage au 17e siècle pour « on venait se placer ». Règlic : Lorsqu'un infinitif était précédé d'un verbe principal, le pronom complément, au lieu de s'intercaler entre le verbe et l'infinitif se mettait plus volontiers devant le verbe, La Fontaine dit: « Il se faut entr'aider ». Voir Crouzet, Berthet, Galliot : Grammaire Française simple et complète, § 163.
3. Se dit d'une certaine étendue autour d'un château qui revenait à l'aîné de la famille.
4. Peintre italien (1578-1660) très goûté de ses contemporains qui l'appelaient l'Anacréon de la peinture, pour ses toiles mythologiques où nous ne trouvons guère aujourd'hui qu'une fadeur galante. Son paganisme a fait oublier ce qu'il y a parfois de délicat dans ses peintures religieuses.
5. On voit que Chateaubriand fut élevé d'une façon déplorable, c'est-à-dire qu'il ne fut pas élevé du tout. Ni son père, très grondeur, ni sa mère, excellente personne mais timide et effacée, ne s'occupèrent de lui.
CHATEAUBRIAND
du soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et l'on se couchait.
Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée1, on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche2 ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salie ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? ». Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère3 et du murmure du vent.
Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre â coucher, dépendante4 de la petite tour
1. Etoffe de coton commune dans le genre des toiles qui venaient de Siam, généralement à fond blanc, rayée ou à carreaux.
2. Tissu de laine à longs poils frisés qui recouvrent l'une des faces de l'étoffe.
3. Remarquer le portrait de Mœe de Chateaubriand qui ne sait que prier et soupirer. t
4. Dépendante et non dépendant, en souvenir d'une règle du 17e siècle : Au 77e siècle, on connaissait la règle d'après la-
quelle le participe [présent est invariable quand il est verbe et variable quand il est adjectif verbal, mais on ne rappliquait pas toujours, et le participe était souvent variable, même quand il était verbe.
Faire la chasse aux gens Portants bâtons et mendiants.
(La Fontaine.) De cet usage nous sont restées les expressions : les ayants droit, toute affaire cessante. (Cf. Orouzet...j Gr. Fr., p. 161).
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j de Test. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage; \ nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il \ penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répon- \ dre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, < dont nous entendions les portes se refermer sur lui1. (Ibid. Livre III.)
[La joie que laissait derriè're lui le père de famille en se retirant n'était pas de longue durée. Arrivaient en foule les terreurs de la nuit. La mère et la sœur de Chateaubriand étaient fort peureuses ; avant de se coucher, elles le faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées. Aussi, lorsqu'il avait regagné le haut de sa tourelle, son imagination exaltée évoquait les spectres et les légendes du vieux château.]
j Mon donjon.
S La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure;
s le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine
< opposée, où végétaient des scolopendres 2 et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets, qui durant l'été s'enfon-
\ çaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls
S compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau
{ de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle
t. Admirable scène d'intérieur.
Chateaubriand, qui a si bien peint les silences de la nature, a rendu avec bonheur les silences d'une vie de famille à laquelle a manqué le sens de la famille. Quel sentiment poignant d'ennui, d'isolement, de désenchantement ! 11 y a plus d'allégresse et de vraie santé dans les soirs que Rousseau, le malade Rousseau, a vécus ou qu'il a imaginés.
* Comparer la IIImt Lettre à M. de Malesherbes où on le voit, au retour d'une promenade, jouer de l'épinette, après sou-
f>er, sur sa terrasse, ou encore es passe-temps rustiques décrits dans la Nouvelle Héloïse et particulièrement les soirées des vendanges :
Après le souper, on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre : chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses
chantent en chœur toutes ensemble ou bien alternativement, à voix seule cb en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue... Quand l'heure de la retraite approche, Mme de Wolinar dit : « Allons tirer le feu d'artifice. » A l'instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en un tas, on en fait un trophée, on y met le feu, mais n'a pas cet honneur qui veut : Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou à celle qui a fait ce soir-ià le plus d'ouvrage : fûtce elle-même, elle se l'attribue sans façon... Les chenevottes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues. (Nouvelle Héloïse, V, 7 : Morceaux choisis Mornet, p. 171.)
2. Scolopendres, fougères à longues feuilles non découpées, qui croissent dans les endroits humides.
CHATEAUBRIAND
s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. Des chouettes voletant d'une tour' à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes, llelégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper des plaintes ; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la nuit1. (Ibid. Liv. III.)
[Qu'on imagine enfin, dans cette âme passablement surexcitée, la place prépondérante que ne tarda pas à y prendre sa sœur Lucile, visionnaire assez détraquée et déjà atteinte de cette maladie morale qui devait l'emporter jeune encore.]
Luoile.
Lucile était grande et d'une beauté remarquable mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.
Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous2 et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires3 que j'avais peine à dissiper : à dix-sept ans, elle déplorait la perte de
1. 11 était sans doute parfaitement déraisonnable d'isoler ainsi dans une tourelle un enfant aussi impressionnable. Mais à quelque chose malheur est bon, et, sans parler d'une trempe morale qu'y prit Chateaubriand, on voit assez le profit qu'en retira Tartiste plus tard : 1° pour peindre les Nuits et les bruits de la nuit dans les pays qu'il traversa ; 2° pour reconstituer les lé-
gendes du moyen-âge avec leur décor habituel, le mystère des vieux châteaux.
2. Voilà la vraie définition du héros et de l'héroïne romantiques : le monde extérieur ne compte pas pour eux, ils ne se préoccupent que de leurs sentiments et de leurs rêves.