‹ Morceaux choisisChapitre 182 sur 530 · Ces questions sont en effet · texte numérisé non relu

Ces questions sont en effet

difficiles à résoudre. Rien n'est plus délicat que d'éclaircir ce qui a rapport à la poésie populaire.

Il convient seulement de signaler ici la curiosité de Chateaubriand pour ces naïves romances des vieux âges, qui ont survécu dans l'âme des foules. Un grand nombre de chants populaires de la Grèce ont été recueillis par l'érudit Faurielqui les publia en 1824-25. Ils eurent un vif succès et inspirèrent — assez maladroitement d'ailleurs — plusieurs de nos poètes. La thèse de Faurielj dans son Discours préliminaire, était que ces chants et ces airs étaient antiques.

CHATEAUBRIAND

... M. Vial m'avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra1, appelé Ibraïm-Bey. Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m'introduisirent dans la salle des étrangers ; elle était remplie de musulmans qui tous étaient comme moi des voyageurs et des hôtes d'Ibraïm. Je pris ma place sur le divan au milieu d'eux; je suspendis comme eux mes armes au mur au-dessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en tirent autant. Personne ne me demanda qui j'étais, d'où je venais: chacun continua de fumer, de dormir ou de causer avec son voisin sans jeter les yeux sur moi2.

Notre hôte arriva : on lui avait porté la lettre de M. Vial. Ibraïm, âgé d'environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi, me prit affectueusement la main, me bénit, essaya de prononcer le mot bon, moitié en français, moitié en italien, et s'assit à mes côtés. 11 parla en grec à Joseph; il me fit prier de l'excuser s'il ne me recevait pas aussi bien qu'il aurait voulu : il avait un petit enfant malade : un figlluolo, répétait-il en italien ; et cela lui faisait tourner la tête, mi fa tornar la testa ; et il serrait son turban avec ses deux mains. Assurément ce n'était pas la tendresse paternelle dans toute sa naïveté que j'aurais été chercher à Sparte ; et c'était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leurs fils, en leur donnant le bouclier: "H xàv, •?} lici xàv, avec ou dessus3.

Ibraïm me quitta après quelques instants pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et le café ; mais comme l'heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau4 : il m'aurait cependant fait grand plaisir, car j'étais presque à jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson dont il avalait des morceaux à l'insu des Turcs : il en offrait sous main au janissaire, qui détournait les yeux avec un mélange de regret et d'horreur5.

1. Ville située à l'entrée de la Laconie pour qui arrive, comme Chateaubriand, du midi du Péloponèse. Elle n'est pas très éloignée de l'emplacement où fut Sparte.

2. Chateaubriand marque ici à la fois l'indifférence orientale et l'habitude qu'ont les Turcs de ces scènes d'hospitalité.

3. Les mères Spartiates disaien t à leur fils, en leur donnant le bouclier : « Reviens dessus ou dessous », c'est-à-dire « mort ou

vainqueur » (prononcez : ê tan, ô épi tan). — Chateaubriand insiste sur la tendresse paternelle de son hôte, avec autant de sympathie qu'il raconte son hospitalité. Il n'est pas encore philhellène enthousiaste puisqu'il se plaît à vanter certaines qualités des Turcs. Ce n'est que plus tard qu'il fera servir VItinêraire aux revendications des Grecs.

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