‹ Morceaux choisisChapitre 185 sur 530 · Le fleuve qui arrosait Sparte · texte numérisé non relu

Le fleuve qui arrosait Sparte

6. En face des ruines ou des paysages illustres, Chateaubriand est d'abord saisi de torpeur. Il ne peut ni marcher ni penser. Il admire, immobile, ces lieux que l'histoire a consacrés et il souffre de leur désolation.

^ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM

était profond autour de moi1 : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas2 ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié 3. /

Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose4. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire : rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie ; et c'était l'objet unique de la prière que les Spartiates adressaient aux dieux : « Ut pulchra bonis adderent5 ! »

Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards, qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi-sauvages paissaient cà et là une herbe flétrie ; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques6; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès 7. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un village turc assez

4. On a vu (par exemple p. 59, 101) que Chateaubriand est un grand peintre du silence et de la solitude.

2. Idée assez singulière (mais la phrase est si belle qu'on n'y fait guère attention).

3. Tout ceci est fort bien écrit et d'une philosophie qui semble

rofonde : l'emplacement de parte lui-même a oublié le grand nom du héros. Mais remarquez qu'il suffirait d'une simple disposition du terrain pour qu'il y eût écho et pour que cet écho renvoyât le nom de JLéonidas. La méditation désolée de Chateaubriand est donc accrochée à quelque chose de très spécial, ou le nasard seul joue un rôle. Il arrive souvent chez cet écrivain que des idées banales ou fausses ne choquent point parce qu'elles sont merveilleusement orchestrées.

4. Après la description, la réflexion connue : tout est vain sur la terre et pourtant c'est quelque chose que ces grands noms historiques qui survivent à des réalités.

5. Qu'ils ajoutassent la beauté à la vertu. C'était plutôt une prière athénienne que Spartiate. Pour les Athéniens l'homme parfait était beau et bon. — Après ce passage Chateaubriand s'oriente et essaie de retrouver l'emplacement des principaux monuments de Sparte.

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