Qui porte des cygnes
7. Pl-aton raconte en effet dans le Phédon que les cygnes, consacrés à Apollon et ayant par conséquent le don de prophétie, chantent au moment de mourir parce qu'ils ont une vue anticipée de l'Olympe et qu'ils pressentent tout le bonheur qui suit la mort.
8. Les Tyndarides sont Castor et Pollux, frères d'Hélène, fils de Jupiter et de Léda. Jupiter, pour se faire aimer de Léda, s'était métamorphosé en cygne de l'Eurotas.
9. Ces impressions sur le cours de l'Eurotas sont confirmées par un voyageur en Grèce, Bory Saint-Vincent , membre de la
L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM
la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux et se cache, comme je l'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l'Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau1 : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages ; ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre2.
Ainsi, après des siècles d'oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés parPlutarque,ce fleuve, dis-je, s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger3. C'était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je
fameuse Commission de Morée (1829). Bory n'aimait pas Chateaubriand et cherchait toutes les occasions de le contredire, il a écrit pourtant sur FEurotas :
Le fleuve est encaissé ; son eau rapide est de la plus suave teinte ; d'abord captif dans ses berges de pierre à pic au fond d'une austère vallée, il s'ouvre ensuite à travers de grands nérions qu'enlacent des guirlandes de smilax. A partir du pont commence également cette abondance de cannevères ( arundo donax) signalées comme des roseaux par les poètes et dont les belles touffes mollement caressées par des vents méritèrent au fleuve deLaconie l'épithète de Callidonax. Malgré tout ce qui se rattache de poétique à ce cours d'eau tant célébré, je dois avouer que ce n'est point à cause des traditions mythologiques qu'il m'occupa d'abord ; n'y ayant pas plus aperçu de ces cygnes dont le maître des dieux daignait emprunter la forme que de site convenable pour qu'une reine autre que celle des carpes s'y pût baigner, }ô désenchantement fût complet.
Cf. R. Canat, La Renaissance de la Grèce antique de 1820 à i85o, p. 64 sq.
1. Antithèse entre les rives du fleuve et l'horizon limité par des montagnes.
2. Chateaubriand a souvent exprimé cette idée que c'est la lumière qui fait la beauté des paysages : cf. plus haut la description de la campagne romaine.
(Lettre à M. de Fontanes, p. 185).
3. Il semblerait que Chateaubriand eût, le premier, réveillé la solitude de Sparte : en réalité d'autres voyageurs l'y avaient précédé. Plusieurs savants ne manquèrent pas de railler cette prétention de Chateaubriand.
Un certain docteur Avramiotti, qu'il avait vu à Argos, publia en 1817 des « indications critiques » sur la partie de Yltinéraire consacrée à la Grèce. Il s'efforçait d'y prouver que Chateaubriand avait sérieusement idéalisé son voyage à travers le Péloponèse, qu'il avait inventé beaucoup de détails ou d'incidents, et qu'en particulier il n'avait pas découvert, comme il le donnait à entendre, les ruines de Sparte, découvertes longtemps avant lui.
lis seul, le long de l'Eurotas, celte promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire1. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière
Après le souper2 Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller; je m'enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de l'Eurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l'eau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle constellation du Cygne de Léda3. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J'écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de l'Iroquois lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes4. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit pour ainsi dire à elle-même, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsisibi somnia finguntb> mais, dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire6. Je dormirais encore volontiers au
1. Chateaubriand précise la date, comme s'il voulait marquer l'importance historique de cet événement.
2. Nous avons sous les yeux le paysage aux différents moments du jour, sous la lumière de l'après-midi et sous la clarté des étoiles.
3. L'image est ici de circonstance puisqu'il est dans le lieu même où Jupiter, métamorphosé en cygne, fut aimé de Léda.
* Comparer la célèbre description de Rousseau, le récit de la nuit passée à la belle étoile,près de Lyon. (Confessions). Cf. Morceaux choisis de Rousseau (éd.
Mornet), p. 300.
4. Se reporter, pour bien comprendre cette phrase, aux extraits du Voyage en Amérique et surtout p. 58. L'auteur réveille avec une précision singulière ses lointaines impressions de voyage et aussi ses méditations sur la liberté.