‹ Morceaux choisisChapitre 198 sur 530 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Voyage de TArohipel, de l'Anatolie et de Gonstantinople.

[Chateaubriand traverse les Cyclades. Il débarque à l'île de Zéa où il est reçu par le vice-consul de France et invité à un grand festin, à une noce de village où tout le monde chante en chœur pendant le repas. Il n'y passe qu'une journée, repart de nuit, par un assez vilain temps, sur un mauvais caïque dont l'équipage consistait en deux mousses et trois matelots. Le lendemain matin il est en vue de Tino, puis bientôt après il longe les iles les plus fameuses de l'Archipel :]

A travers les Cyclades.

La mer, comme disent les marins, était tombée, et le ciel s'était éclairci : je déjeunai sur le pont en attendant qu'on levât l'ancre; je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros où Achille passa son enfance; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d'Apollon, par son palmier1, par ses fêtes; Naxos, qui me rappelait Ariadne, Thésée, Baçchus, et quelques pages charmantes des Études de la Nature2, Mais toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être si embellies par l'imagination des poètes, n'offrent aujourd'hui que des côtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sucre sur des rochers; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d'une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruines, ils font naître à la fois dans l'esprit du voyageur

Le pays lui-même ne l'a pas enchanté. Sol nu, a-t-il dit, monotone, sauvage, sans fleuves et sans habitants :

Placez sur la pente d'un rocher une vedette délabrée, un couvent abandonné ; qu'un minaret s'élève du sein de la solitude pour annoncer l'esclavage, qu'un troupeau de chèvres ou de moutons paisse sur un cap parmi des colonnes en ruines, que le turban d'un voyageur turc mette en fuite les chevriers et rende le chemin plus

désert, et vous aurez une idée assez juste du tableau que présente la Grèce.

1. L'île de Délos était fameuse par le palmier de Latone, le seul palmier qu'il y eût dans cette île.

2. Il s'agit de l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre que Chateaubriand admirait beaucoup.

Ariadne ou Ariane est la fille de Minos qui donna à Thésée le fil à l'aide duquel celui-ci put sortir du labyrinthe.

CHATEAUBRIAND

l'idée de toutes les misères1. Rousseau2 dit quelque part qu'il eût voulu être exilé dans une des îles de l'Archipel. L'éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n'aurait trouvé dans des vallons brûlés par le soleil ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages : il n'aurait vu autour de lui que des bouquets d'oliviers, des rochers rougeâtres tapissés de sauge et de baume3 sauvage : je doute qu'il eût désiré longtemps continuer ses promenades, au bruit du vent et de la mer, le long d'une côte inhabitée

Nous vînmes mouiller pendant la nuit au port de Ghio, « fortunée patrie d'Homère », dit Fénelon dans les Aventures d'Aristonoiis, chef-d'œuvre d'harmonie et de goût antique4. Je m'étais profondément endormi et Joseph ne me réveilla qu'à sept heures du matin. J'étais couché sur le pont : quand je vins à ouvrir les yeux, je me crus transporté dans le pays des fées ; je me trouvais au milieu d'un port plein de vaisseaux, ayant devant moi une ville charmante, dominée par des monts dont les arêtes étaient couvertes d'oliviers, de palmiers, de lentisques et de térébinthes5. Une foule de Grecs, de Francs et de Turcs étaient répandus sur les quais et l'on entendait le son des cloches6. ....

Une chose qui me frappa et qui me surprit, ce fut l'extrême douceur de l'air. Le ciel, moins pur que celui de l'Attique, avait cette teinte que les peintres appellent un ton chaud, c'est-à-dire qu'il était rempli d'une vapeur déliée7 un peu rougiepar la lumière. Quand la brise de mer

1. On voit que Chateaubriand ne poétise pas ces îles qu'il eût été facile d'embellir par une description faite en amateur. Tous les voyageurs, à la suite de Chateaubriand, ont signalé la sécheresse et la désolation des Cyclades.

2. Encore une attaque contre Rousseau (nous en avons trouvé une autre dans le Voyage au Mont-Blanc, p. 194).

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