Autre image où s'exprime encore, avec la même netteté
la forme du paysage et son aspect général.
3. Chateaubriand désigne-t-il ainsi le peuple juif tout entier?
ou simplement celte partie du peuple juif qui habitait les villes de bodome et de Gomorrhe sur les bords de la mer Morte et qui, à cause de ses crimes, dit la Bible, fut anéantie par la colère de Dieu?
CHATEAUBRIAND
La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorce a le goût et l'odeur de la fumée1. Au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré; il se traîne à regret2 vers le lac empesté qui l'engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l'arène que par les saules «t les roseaux qui le bordent : l'Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin.
Tels sont ces lieux fameux3 par les bénédictions et par les malédictions du ciel : ce fleuve est le Jourdain; ce lac est la mer Morte; elle paraît brillante, mais les villes coupables qu'elle cache dans son sein semblent avoir empoisonné ses flots4. Ses abîmes solitaires ne peuvent nourrir aucun être vivant; jamais vaisseau n'a pressé ses ondes; ses grèves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure; et son eau, d'une amertume affreuse, est si pesante, que les vents les plus impétueux peuvent à peine la soulever5.
Quand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui saisit le cœur6, mais lorsque, passant de solitude en soli-
1. La région qui avoisine la mer Morte est volcanique, ravagée par des cataclysmes. Chateaubriand décrit, avec son art ordinaire, la solitude épouvanble de cette terre maudite où les arbres sont couverts de sel et de fumée,
2. Expression énergique : le Jourdain, encombré de débris, ne coule pas ; il est comme solidiné, épaissi par l'asphalte et le bitume (cf. page suivante une description plus complète du fleuve).
• Montrer que Chateaubriand est souvent poète en personnifiant des objets inanimés.
3. Chateaubriand suit toujours le même plan dans chacun de ses récits de voyage : après la description, voici révocation des souvenirs historiques, et ce sera ensuite la grande méditation philosophique.