‹ Morceaux choisisChapitre 228 sur 530 · Cf. Génie, p · texte numérisé non relu

Cf. Génie, p

7. Les Martyrs sont donc «l'illustration» de deux thèses du Génie .-l'une concernant la supériorité du christianisme en ce qui regarde la peinture des pas-

LES MARTYRS

Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes ; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de V Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jehovah de Milton, sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des mœurs1.

Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de l'alliance des deux religions.

La scène s'ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien, vers la fin du 39 siècle. Le christianisme n'était point encore la religion dominante de l'empire romain, mais ses autels s'élevaient auprès des autels des idoles2.

Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d'abord connaître ces personnages; le récit montre ensuite l'état du christianisme dans le monde connu, à l'époque de Faction; le reste de l'ouvrage développe cette action, qui se rattache par la catastrophe au massacre général des chrétiens.

Je me suis peut-être laissé éblouir par le sujet : il m'a semblé fécond. On voit, en effet, au premier coup d'oeil, qu'il met à ma disposition l'antiquité profane et sacrée. En outre, j'ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d'amener la peinture des différentes provinces de l'empire romain; j'ai conduit le lecteur chez les Francs

sions, l'autre établissant la beauté poétique du merveilleux chrétien.

* Discuter ce jugement de Sainte-Beuve :

L'épopée des Martyrs n'est pas seulement une épopée d'art, d'étude et de réflexion ; elle a cela de particulier qu'elle a été faite expressément à l'appui d'une théorie ... On remarquera en effet qu'elle se ressent, par une certaine raideur, du raisonnement d'où elle est née et il y a de quoi s'étonner encore qu'elle reste en bien des parties si réellement belle... Je ne prétends pas d'ailleurs que l'auteur ait prouvé tout ce qu'il voulait. Même après l'avoir lu, on peut trouver qu'il excelle surtout à nous rendre les antiques beautés, les grâces païennes.

1. Il y aura des réserves à faire sur la vraisemblance. Certains traits de mœurs, de carac-

tères ne donnent pas, dans ce poème, l'impression de la vérité ni de la vraisemblance. La couleur locale, très remarquable sur plusieurs points, ne l'est pas partout. Quant à la question de la piété qu'il n'a pas voulu «blesser », voir plus haut, p. 250, et plus loin dans V Examen des Martyrs.

2. Il est certain que l'époque du 4e siècle a été très bien choisie. C'est le moment où expire la civilisation païenne et où grandit la civilisation chrétienne. Chateaubriand a très bien vu quel effet dramatique et poétique pouvait naître de ces rapprochements et de ces contrastes.

* Montrer que les principales épopées ont pour sujet la lutte de deux civilisations l'une contre l'autre.

CHATEAUBRIAND

et les Gaulois, au berceau de nos ancêtres. La Gi'èce, l'Italie, la Judée, l'Egypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de l'Arcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau1.. . .

J'ai commencé les Martyrs à Rome, dès Tannée 1802, quelques mois après la publication du Génie du Christianisme. Depuis cette époque je n'ai pas cessé d'y travailler2. Les dépouillements que j'ai faits de divers auteurs sont si considérables, que pour les seuls livres des Francs et des Gaulois j'ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes. J'ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes en littérature. Eniin, non content de toutes ces études, de tous ces sacrifices, de tous ces scrupules, je me suis embarqué, et j'ai été voir les sites que je voulais peindre3. Quand mon ouvrage n'aurait d'ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l'intérêt d'un voyage fait aux lieux les plus fameux de l'histoire4. J'ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu'aux débris de Carthage, en passant par Argos, Gorinthe, Athènes, Gonstantinople, Jérusalem et Memphis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants5, et non des descriptions vagues et ambitieuses.

1. Il n'y aura donc pas seulement dans l'ouvrage une résurrection historique, mais encore une description géographique très précise de l'ancien monde romain, dans ses paysages les plus célèbres.

2. Il est certain que les Martyrs représentent une érudition formidable, comme on peut s'en assurer par les très nombreuses notes que l'auteur a fait imprimer à la suite de son livre. Sa culture classique lui a beaucoup servi ; on pourrait même dire trop servi, car certains passages sont un peu laborieux, difficiles à entendre, et il est trop évident que l'auteur a cherché à introduire dans son livre tous les détails archéologiques qu'il connaissait.

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