Portraits ressemblants, oui
mais tout de même arrangés. Il y aura grand profit à comparer, pour un même paysage, la description donnée dans V Itinéraire et celle qui est donnée dans les Martyrs. Le tableau est généralement plus simple, plus vrai dans Vltméraire ; il est plus travaillé dans le poème, où l'écrivain cherche l'effet. On en verra plusieurs exemples. Il s'est produit ici ce qu'on a constaté pour le Voyage en Amérique dont certaines descriptions ont été reprises pour le Génie. Rappelons que, les Martyrs ayant paru avant l'Itinéraire, on fut peut-être moins sensible que nous ne le sommes aujourd'hui à cet « arrangement » des tableaux.
LES MARTYRS
[Les Martyrs sont un poème épique en prose1, de vingt-quatre chants.
Nous sommes en Messénie, dans la Péloponèse, où habitent Démodocus, grand-prêtre d'Homère, et sa fille Cymodocée, élevée dans les plus beaux souvenirs de la Grèce païenne et consacrée au culte des Muses. Au retour d'une fête en l'honneur de Diane, à laquelle Cymodocée avait assisté avec sa nourrice, la jeune fille s'égare.]
Cymodooée s'égare2.
C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre 3 de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et l'on sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Golonides et d'Acritas, la mer de Messénie, brillaient de la plus tendre lumière ; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Goronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissait doucement sur son nid4, et le vent de la nuit apportait à Cymodocée les parfums du dictame5 et la voix lointaine de Neptune6. Assis dans la vallée, le berger7 contemplait la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur8.
4 . Cette question d'une épopée en prose souleva aussi bien des orages. Chateaubriand s'en excuse dans sa Préface, en invoquant l'exemple du Tèlèmaque, et il ajoute :
Je passerai, si l'on veut, condamnation sur le genre de mon ouvrage, je répéterai volontiers ce que j'ai dit dans la préface d'Atala : vingt beaux vers d'Hamère, de Virgile ou de Racine seront toujours incomparablement audessus delà plus belle prose du monde.
Après cela, je prie les poètes de me pardonner d'avoir invoqué les Filles de Mémoire pour m'aider à chanter
Voir plus bas, pour cette même question, à Y Examen des Martyrs.
2. On consultera avec grand profit, pour l'annotation de plusieurs passages très étendus des MartyrSy le livre de M. et Mme P.
Crouzet: LeFranç ais au brevet supérieur, pp. 61^-683, Paris, Didier.
3. Expression de poète qui prête une volonté et une âme aux phénomènes de la nature.
4. Il personnifie l'oiseau de mer, conformément à la tradition mythologique, pour donner à son style une couleur antique, en harmonie avec l'âme de Cymodocée.
5. Dictame, plante que les anciens regardaient comme propre à guérir les blessures et les plaies.
6. Pour la mer, même procédé que plus haut (n. 4). Remarquer les finales des deux derniers membres de phrase (dictame. . .
Neptime); ce sontdes consonnances prolongées qui semblent mourir lentement dan s l'air comme le bruit des vents et des flots.
7. Cette dernière phrase est presque entièrement traduite d'un passage de YOdyssée.
8. Cette description de la nuit est célèbre à juste titre par
CHATEAUBRIAMD
La jeune prêtresse des Muses marchait en silence le long des montagnes. Ses yeux erraient avec ravissement sur ces retraites enchantées, où les anciens avaient placé le berceau de Lycurgue et celui de Jupiter1 pour enseigner que la religion et les lois doivent marcher ensemble et n'ont qu'une même origine. Remplie d'une frayeur religieuse, chaque mouvement, chaque bruit devenait pour elle un prodige; le vague murmure des mers était le sourd mugissement des lions de Gybèle descendue dans le bois d'Œchalie2, et les rares gémissements du ramier étaient les sons du cor de Diane chassant sur les hauteurs de Thuria3.
Elle avance, et d'aimables souvenirs, en remplaçant ses craintes, viennent occuper sa mémoire : elle se rappelle les antiques traditions de l'île fameuse où elle reçut la lumière4, le Labyrinthe dont la danse des jeunes Grétoises imitait encore les détours5, l'ingénieux Dédale, l'imprudent Icare, Idoménée et son fils et surtout les deux sœurs infortunées, Phèdre et Ariadne. Tout à coup elle s'aperçoit qu'elle a perdu le sentier de la montagne et qu'elle n'est plus suivie de sa nourrice : elle pousse un cri qui se perd dans les airs6. . . (Livre I.)
son pittoresque et son harmonie.
* Etudier les procédés de style par lesquels Chateaubriand a rendu la douceur harmonieuse de cette nuit, et comparer sa description avec une autre nuit de la Grèce citée plus haut (en tête de V Itinéraire, p. 205.)
1. La légende la plus ordinaire disait que Jupiter avait été élevé en Crète sur le mont Ida ; Chateaubriand suit une autre tradition d'après laquelle il aurait été nourri sur le mont Ithôme, en Messénie.
2. Œchalie, en Messénie, était consacrée par les mystères de Cybèle.
3. Chateaubriand abuse un peu de l'érudition. Remarquer cependant l'art avec lequel il choisit des noms harmonieux. Ajoutez aussi que c'est un procédé commode pour nous faire comprendre, dès lè début de son poème, Yâme de Cymodocée, toute remplie de mythologie.
4. La Crète. Chateaubriand a dit plus haut que Cymodocée était née dans cette île.
5. La danse crétoise, connue sous le nom de danse d'Ariadne, imitait; à ce que l'on croit, les circuits du labyrinthe. Homère la place sur le bouclier d'Achille.
— Dans la suite, Chateaubriand évoque les principaux souvenirs de l'île de Crète. On connaît la légende de Dédale qui, après avoir construit le Labyrinthe, s'échappa de l'île en volant dans les airs, celle d-Icare qui voulut voler avec des ailes d'oiseaux et tomba dans la mer, la cire ayant fondu au soleil. — Phèdre est l'héroïne de la tragédie de Racine. — Sa sœur Ariadne ou Ariane donna à Thésée le fil à l'aide duquel il put sortir du labyrinthe.— Idoménée, roi de Crète, prit part au siège de Troie.