Cf. Règle : Il se faut entr'aider, p. 39, n
CHATEAUBRIAND
5 La nuit descendait ; les roseaux agitaient leurs champs de
\ quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplu-
) mée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines,
î se taisait1 ; le lac battait ses bords ; les grandes voix de
j l'automne sortaient des marais et des bois : j'échouais mon
< bateau au rivage et retournais au château. Dix heures son- \ naient. A peine retiré dans ma chambre,, ouvrant mes fenêj très, fixant mes regards au ciel, je commençais une incan-
< tation2
j Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descen-
J dais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte
{ du perron comme un meurtrier, et j'allais errer dans le
l grand bois. Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que
< l'ombre3, objet de mes poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un hêtre ; je regardais les corbeaux que je faisais
> envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la lune
l se traînant sur la cîme dépouillée de la futaie ; j'aurais
\ voulu habiter ce monde mort qui réfléchissait la pâleur du
< sépulcre4. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit ; \ l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du \ fond de mes pensées, si à cette heure la cloche du village \ ne s'était fait entendre5. (Jbid. Livre III.)
[On devine l'effet d'un pareil régime. Chateaubriand raconte qu'il voulut se tuer. Sa mère, épouvantée, lui demanda s'il avait vraiment la vocation ecclésiastique ; son père lui fit obtenir un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Voilà donc le jeune homme en route pour Paris où il retrouve sa sœur Julie, son frère, le « gros cousin Moreau », toute une aimable et piquante société. Il va rejoindre son régiment à Cambrai, revient quelque temps en Bretagne pour la mort de son père, puis accepte — comme un sacrifice, dit-il — d'être présenté à la cour.]
4. Chateaubriand a utilisé ces visions pour les passages du Génie du Christianisme où il parle des oiseaux et de leurs migrations.
2. Voilà le «délire» qui recommence ; il évoque, à la fenêtre de son donjon, la magicienne de ses rêves.