L'ombre de la Sylphide
4. Cet appétit de la mort montre dans Chateaubriand un précurseur de ce qu'on a appelé le bas-romantisme, caractérisé par le dégoût de la vie et l'amour
de la mort entrevue à travers les horreurs du tombeau.
5. Cette cloche du village ne lui inspire pas les pensées mélancoliques et pourtant consolantes qu'elle inspirera à un Lamartine. Pour ^Chateaubriand, la cloche du village, c'est la cloche qui tinte le glas des trépassés et qui fait penser à la mort.
* Comparer le chapitre sur les cloches dans le Génie du Christianisme où l'impression est plus consolante qu'ici.
LES ANNÉES DE JEUNESSE
Présentation à Versailles.
Le jour fatal arriva ; il fallut partir pour Versailles plus \ mort que vif1. Mon frère m'y conduisit la veille de ma pré- \ sentation et me mena chez le maréchal de Duras, galant \ homme dont l'esprit était si commun qu'il réfléchissait \ quelque chose de bourgeois sur ses belles manières : ce | bon maréchal me fit pourtant une peur horrible. S Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On* \ n'a rien vu quand on n'a pas vu la pompe de Versailles, | même après ie licenciement de l'ancienne maison du roi : Louis XIV était toujours là.
La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les | salles des gardes : l'appareil militaire m'a toujours plu et j ne m'a jamais imposé2. Mais quand j'entrai dans l'œilde-bœuf 3 et que je me trouvai au milieu des courtisans, i alors commença ma détresse. On me regardait ; j'entendais demander qui j'étais 4. 11 se faut souvenir 5 de l'ancien presj tige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont > était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au débutant ; on lui épargnait l'air protecteur mé- ] prisant qui composait, avec l'extrême politesse, les maniè- < res inimitables du grand seigneur. Qui sait si ce débutant \ ne deviendra pas le favori du maître ? On respectait en lui ! la domesticité future dont il pouvait être honoré6. Aujour- \ d'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore : plus d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, S sans illusion : un courtisan réduit à se nourrir de vérités \ est bien près de mourir de faim7.
1. Chateaubriand a répété souvent qu'il était très timide dans sa jeunesse. Ici, il y insiste avec une certaine complaisance pour faire ressortir le sacrifice qu'il s'imposait et n'avoir pas Pair d'être charmé par cette présentation au roi.
2. On dirait plutôt : « ne m'en a jamais imposé » . Chateaubriand parle toujours ainsi et on parlait ainsi au dix-septième siècle.