‹ Morceaux choisisChapitre 242 sur 530 · L'impératrice Prisca et sa fille Valérie · texte numérisé non relu

L'impératrice Prisca et sa fille Valérie

CHATEAUBRIAND

dain les chants cessent, les lampes s'éteignent, la brillante vision disparaît1. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l'entrée des catacombes. (Livre V.)

[Eudore, suspect aux chrétiens, devient suspecta la cour. On l'envoie en exil à l'avant-garde de l'armée de Constance qui dirige sur le Rhin une campagne contre les Francs. Le récit de cette expédition de Batavie est la plus remarquable partie de l'ouvrage, au point de vue de la résurrection historique :]

L'Armée romaine en Batavie.

Aux avant-postes.

Epuisé par les travaux de la journée, je n'avais, durant la nuit, que quelques heures pour reposer mes membres fatigués2. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune8, et lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane4, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu, sans une certaine joie belliqueuse, la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées, d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisceaux d'armes en

4. Eudore avait été reconnu, et il était devenu suspect aux chrétiens, à cause de ses amitiés avec les jeunes païens Jérôme, Augustin et surtout Constantin. La vie de Rome lui avait fait perdre la foi, malgré les exhortations d'abord paternelles, puis irritées de l'évêque Marcellin.

2. * Comparer cette description au passage des Mémoires-d' Outre-Tombe, cité dans la première partie de ce livre, p. 66, racontant la campagne de Chateaubriand sur les bords du Khin, lorsqu'il faisait partie de l'armée des émigrés. Il se sert ici, comme

partout ailleurs, d'impressions personnelles.

3. Destinée. Il passait d'une vie aimable et molle, dans une société civilisée, à une vie périlleuse au milieu d'un peuple barbare.

4. Mauvais goût, véritable jeu de mots. Chateaubriand veut dire que les trompettes sonnent la diane, l'air du matin (diane vient sans doute de dies, jour).

Et il fait de cette sonnerie l'air de la déesse Diane. Rappelons le vers de Y. Hugo : j-fare<

La diane au matin fredonnant sa fan-

(Napoléon II.)

balançant son cep de vigne1, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l'attitude du silence2, le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin3, le victimaire4 qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette qui regardait boire son troupeau5.

Cette vie des camps ne me lit point tourner les yeux avec regret vers les délices de Naples et de Rome6, mais elle réveilla en moi une autre espèce de souvenirs 7. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contemplais les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars8 des hordes des Francs, tandis que, l'arc à demi-tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité9, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là, combattant pour des Barbares tyrans

1. C'était l'attribut des centurions (ceux-ci commandaient cent hommes). Voici la note de Chateaubriand :

La marque du grade de centurion était un bâton de sarment de vigne qui lui servait à ranger ou à frapper les soldats. Le centurion commanda d'abord 100 hommes quand la légion était de 3,000 hommes ; il n'eut plus bous ses ordres que 50 hommes quand la légion fut portée à 4,000 hommes.

2. Détail affecté. On ne voit pas bien la sentinelle dans cette position. Chateaubriand s'autorise d'un passage de Montfaucon, dans les Antiquités romaines.

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